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Le numérique: un enjeu pour la qualité de vie des seniors

Longtemps considérés comme éloignés du numérique, les seniors sont aujourd’hui massivement connectés. En Suisse, l’utilisation d’Internet chez les 65 ans et plus est passée de 38 % en 2010 à 89 % en 2025 (1), témoignant d’une transformation rapide des usages. Cette progression ne doit toutefois pas occulter de fortes disparités en matière de compétences numériques qu’elles soient liées à l’âge, aux facteurs psychosociaux, à l’état de santé ou encore au contexte de vie. Aujourd’hui, l’enjeu principal ne réside plus dans l’accès aux technologies, mais bien dans la littératie numérique, c’est-à-dire la capacité à utiliser les outils de manière autonome, critique et sécurisée. Si le numérique constitue un levier important d’autonomie, de participation sociale et de maintien à domicile, le manque de compétences peut également accroître le risque d’isolement social et le renoncement à certains services de mobilité, administratifs ou sociaux. Cet article met en évidence l’hétérogénéité des seniors face au numérique, analyse les principaux freins et risques, et souligne l’importance de réponses modulables et inclusives. L’exemple de Pro Senectute Vaud illustre une approche centrée sur les besoins, combinant information, formation et accompagnement personnalisé, afin de permettre aux seniors de s’approprier le numérique de manière choisie et sécurisée.



Long considered to be disconnected from the digital world, older people are now widely connected. In Switzerland, internet usage among those aged 65 and over has risen from 38 % in 2010 to 89 % in 2025 (1), reflecting a rapid shift in usage patterns. However, this growth should not obscure the significant disparities in digital skills, whether linked to age, psychosocial factors, health status or living circumstances. Today, the main challenge no longer lies in access to technology, but rather in digital literacy, that is, the ability to use digital tools independently, critically and securely. Whilst digital technology is a key enabler of independence, social participation and independent living, a lack of skills can also increase the risk of social isolation and lead to people foregoing certain transport, administrative or social services. This article highlights the heterogeneity of older people’s digital experiences, analyses the main barriers and risks, and emphasises the importance of flexible and inclusive responses. The example of Pro Senectute Vaud illustrates a needs-based approach, combining information, training and personalised support, to enable older people to embrace digital technology in a way that is both tailored to their needs and secure.
Keywords: Digital skills, digital literacy, geriatrics, quality of life, needs-based approach

L’utilisation du numérique est en nette progression chez les seniors. Si la majorité d’entre eux sont désormais connectés, leurs capacités à utiliser les outils numériques de manière autonome et sécurisée demeurent très variables. Comprendre ces disparités est essentiel pour prévenir de nouvelles formes de vulnérabilité et soutenir l’autonomie à l’ère de la digitalisation.
La numérisation croissante de la société transforme profondément les modalités d’accès à l’information, aux prestations de soins ainsi qu’aux relations sociales. Les seniors ont suivi, à leur rythme, cette évolution: le stéréotype du retraité totalement étranger aux technologies modernes est largement dépassé. Pour illustrer cette transformation des habitudes, comparons les résultats de la première étude Digital Seniors publiés en 2010 avec ceux de 2025: en 2010, 58 % des 65–69 ans utilisaient Internet au moins occasionnellement, 17 % chez les 80–84 ans et seulement 8 % chez les 85 ans et plus. En 2025, le taux de personnes âgées entre 65 et 74 ans qui ont accès à Internet est de 97 %, pour les 75–84 ans la proportion est de 88 %, enfin les seniors de 85 ans et plus sont aujourd’hui 60 % à avoir accès au web. Toutes tranches d’âges confondues, l’utilisation d’Internet chez les 65 ans et plus est passée de 38 % en 2010 à 89 % en 2025.

Les usages se sont également diversifiés notamment dans le domaine des modes de paiement, comme indiqué dans le résumé ci-dessous: 49 % des seniors paient aux caisses automatiques et 45 % avec leur smartphone, 83 % utilisent le sans contact (Fig. 1).
Notons encore que 33 % des seniors utilisent des sources d’information numériques, près de 40 % utilisent les réseaux sociaux et plus de 60 % le e-banking. Côté équipements, si la télévision et la radio restent centrales, le smartphone s’impose comme un appareil numérique essentiel, tandis que le téléphone fixe recule progressivement.

Les seniors évoluent ainsi dans un environnement marqué par l’immédiateté et la multiplicité des canaux de communication. Pragmatiques, ils sont orientés vers les besoins concrets du quotidien.

Une population hétérogène

L’étude Digital Seniors 2025 met en évidence une forte hétérogénéité au sein de la population âgée. Les personnes âgées de 65 à 74 ans présentent un niveau de compétences numériques très proche de celui de la population générale, avec 88 % de personnes disposant de compétences élémentaires ou plus. Ce niveau diminue nettement après 85 ans puisque 57 % ont des compétences faibles, et 43 % des compétences élémentaires ou plus. Nous pouvons donc schématiquement considérer que la fracture numérique se situe aujourd’hui autour de 85 ans (Fig. 2).

Au-delà de l’âge, les facteurs socio-démographiques jouent également un rôle déterminant. Si les hommes sont plus souvent en ligne que les femmes, les niveaux de formation sont eux aussi importants: pratiquement tous les titulaires d’un diplôme académique utilisent Internet. Ce taux tombe à 61 % pour les personnes qui ont uniquement suivi l’école obligatoire. De même, les individus de nationalité suisse utilisent plus souvent Internet que ceux d’une autre nationalité. Il est également intéressant de noter que les gens vivant seuls utilisent moins souvent Internet que ceux qui ne vivent pas seuls. Enfin, s’agissant de la fréquence d’utilisation, les habitants d’une région rurale sont moins souvent en ligne que les citoyens des régions urbaines.

Ces résultats montrent que l’âge, pris isolément, ne conduit pas mécaniquement à l’exclusion numérique. En revanche, lorsqu’il s’additionne à d’autres facteurs, le risque de rencontrer des difficultés et ainsi de s’éloigner du numérique augmente et cela peut créer, à terme, une augmentation de la vulnérabilité au niveau social, financier ou de la santé.

Au-delà de l’accès: la littératie numérique pour toute la population

La littératie numérique ne se limite pas à posséder un appareil ou une connexion. Elle recouvre un ensemble de compétences: rechercher et évaluer l’information, comprendre des interfaces complexes, protéger ses données personnelles et résoudre des problèmes techniques courants. Ces compétences, mobilisées successivement ou simultanément selon les situations, représentent un défi important pour les seniors. Ainsi, sans accompagnement et formation adaptés, l’accès au numérique risque de masquer des inégalités persistantes en matière de compétences et d’autonomie numériques.

Il est intéressant de constater que, selon le baromètre numérique 2024 de la Mobilière, près d’un tiers de la population suisse, toutes générations confondues, ne maîtrise pas les compétences numériques de base qui comprennent les cinq domaines suivants: information et données, communication et collaboration, création de contenus, résolution de problèmes et sécurité et protection de la vie privée.

Ainsi, si les seniors sont concernés par la problématique d’un usage numérique approprié, ils ne constituent ni une exception ni un groupe à part. Cette réalité nous invite à reconsidérer nos propres a priori et à déconstruire les stéréotypes liés à l’âge.

Un levier d’autodétermination sous conditions

Dans une société vieillissante, le numérique offre des opportunités majeures en matière de santé et de qualité de vie. Il facilite l’accès à l’information médicale, aux prestations sociales ou à la télémédecine et contribue au maintien du lien social, en particulier pour les personnes isolées ou à mobilité réduite.

Ainsi, les technologies numériques peuvent partiellement compenser certaines limitations fonctionnelles et soutenir l’autonomie à domicile. Mais encore faut-il que les compétences nécessaires soient acquises et entretenues, ce qui reste, comme nous l’avons vu, soumis à différents facteurs favorisant – ou non – l’acquisition des compétences.

Un usage limité ou non maîtrisé du numérique augmente donc certains risques, comme une plus forte exposition aux arnaques et à la désinformation. Par ailleurs, les difficultés concrètes vécues au quotidien dans le domaine numérique peuvent conduire au renoncement de certaines prestations auxquelles les personnes ont pourtant droit, par exemple dans le domaine des demandes d’aides financières. En effet, remplir certains formulaires nécessite une série d’étapes et de manipulations qui peuvent décourager les usagers dont les compétences de base ne sont pas acquises.

Partant de ces constats, il n’est pas étonnant qu’une large majorité des seniors (79 %) plébiscite le maintien de services traditionnels et «physiques» en parallèle des offres numériques, comme des guichets de poste ou de banque.

Freins et risques dans l’usage du numérique

Malgré les nombreuses opportunités qu’offre le numérique, le constat montre que les seniors rencontrent un certain nombre d’obstacles, d’ordre technique, psychologique, cognitif ou physique, qui complexifient l’acquisition ou le maintien des compétences.

Un exemple très parlant est celui de l’obsolescence du matériel mais aussi de la nécessité de mettre à jour régulièrement les appareils et autres applications. Cela implique souvent de devoir réapprendre certaines manipulations ou de se familiariser à nouveau avec l’utilisation d’un dispositif. Le décalage entre la rapidité des évolutions technologiques et le temps nécessaire pour acquérir ces nouvelles compétences peut avoir un impact négatif sur la motivation et accentuer certaines fragilités.

Notons également l’évolution permanente de l’environnement numérique, notamment avec l’émergence de l’intelligence artificielle, qui offre à la fois de nombreuses opportunités et comporte aussi des risques. Alors même qu’il devient indispensable de se former tout au long de la vie, des difficultés d’apprentissage peuvent intervenir avec l’âge.

Prenons enfin l’exemple des interfaces, souvent peu adaptées aux personnes rencontrant des difficultés avec le numérique: manque de contraste, vocabulaire complexe ou caractères très petits, etc. À cet égard, il serait bénéfique que les concepteurs d’applications tiennent compte de recommandations qui facilitent l’accessibilité pour toutes et tous.

À terme, ce type d’expériences négatives de l’usage du numérique peut conduire à un sentiment d’incompétence et de renoncement, avec les conséquences négatives citées précédemment.

Une réponse adaptée: l’exemple de Pro ­Senectute Vaud

Face à l’hétérogénéité des publics seniors, Pro Senectute Vaud a développé une offre de formation numérique modulable, allant de l’information à la formation personnalisée. Cours d’informatique à domicile, permanences numériques, ateliers, conférences et accompagnement à l’achat de matériel permettent de répondre à des besoins très variés, quel que soit le niveau de compétences.

La plateforme internet Info Seniors Vaud (www.infoseniorsvaud.ch) – dédiée aux seniors, aux proches et aux professionnels dans le domaine du social et de la santé – propose désormais une rubrique consacrée au numérique, structurée en huit thématiques: 1) Se déplacer 2) Faire ses paiements et son administration 3) Garder des liens et se cultiver 4) Accéder à ses documents de santé et se soigner 5) Se protéger 6) Se former 7) Être dépanné ou soutenu pour l’achat de matériel informatique 8) S’informer sur l’intelligence artificielle.

Les seniors peuvent ainsi choisir, en toute autonomie, l’approche qui leur convient le mieux et passer d’une offre à une autre, sans qu’un chemin de formation soit prédéfini.

Face aux risques de désinformation et d’arnaques en tout genre, la compréhension approfondie du monde numérique devient de plus en plus importante. L’(in-)formation vise ainsi à renforcer la capacité des seniors à remettre en question, évaluer et faire des choix quant à l’utilisation qu’ils souhaitent faire du numérique au quotidien.

Conclusion

Les seniors ne forment pas un groupe homogène face au numérique. Leurs compétences existent, évoluent et s’expriment de manière différenciée. L’enjeu n’est pas de les «rattraper», mais de créer les conditions leur permettant d’utiliser le numérique de façon utile, sécurisée et choisie.

L’inclusion numérique nécessite, outre la responsabilité personnelle des personnes concernées, l’implication et la coopération de tous les acteurs sociaux, économiques et politiques. La politique comme l’administration publique doivent créer des conditions-cadres pour soutenir financièrement les initiatives d’inclusion numérique, sensibiliser et garantir que les services centraux et vitaux sont disponibles non seulement sous forme numérique, mais également analogique – selon le principe du «numérique d’abord» au lieu de «numérique uniquement».

À l’ère de la digitalisation de la société, cette approche constitue un levier essentiel pour préserver l’autonomie, réduire les vulnérabilités et soutenir la qualité de vie des personnes âgées.

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Karine Tassin

Responsable Information et bénévolat
Pro Senectute Vaud
Rue du Maupas 51
1004 Lausanne

Véronique Garcia

Responsable Action sociale régionale
Pro Senectute Vaud
Rue du Maupas 51
1004 Lausanne

Les autrices n’ont pas déclaré de conflit d’intérêts en rapport avec cet article.

  • Les seniors sont aujourd’hui largement connectés, mais leurs compétences numériques restent très hétérogènes.
  • L’âge seul n’explique pas l’exclusion numérique: celle-ci résulte de la combinaison de facteurs sociaux, économiques, psychologiques et de santé.
  • La littératie numérique est un enjeu de santé et d’autonomie: maîtriser le numérique conditionne l’accès aux soins, aux prestations sociales et au maintien du lien social.
  • Les risques de vulnérabilité numérique (arnaques, désinformation, renoncement aux prestations) restent importants.
  • Un accompagnement adapté réduit les vulnérabilités: des offres modulables et de proximité permettent aux seniors de s’approprier le numérique de manière choisie et sécurisée.

1. Digital Seniors 2025. La digitalisation dans le quotidien des personnes de 65 ans et plus en Suisse, Pro Senectute Suisse, 2025
2. Schelling, H. R., & Seifert, A. (2010). Internet-Nutzung im Alter: Zürcher Schriften zur Gerontologie, Bd. 7)
3. Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). (2024). Baromètre du numérique 2024. Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP), Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM), Conseil général de l’économie (CGE) et Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT). Site internet: https://www.digitalbarometer.ch/uploads/DigitalBarometer_2024_fr.pdf
4. Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). (2025). Baromètre du numérique 2025. ARCEP, ARCOM, CGE et ANCT. Site internet: https://www.digitalbarometer.ch/fr/
5. Schelling, H. R., & Seifert, A. (2010). Internet-Nutzung im Alter: Gründe der (Nicht-) Nutzung von Informations- und Kommunikationstechnologien (IKT) durch Menschen ab 65 Jahren in der Schweiz (Zürcher Schriften zur Gerontologie, Bd. 7). Zürich: Zentrum für Gerontologie, Universität Zürich.
6 Seifert, A., Ackermann, T., & Schelling, H. R. (2020). Digital Seniors 2020: Utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) par les personnes de 65 ans et plus en Suisse. Zurich: Centre de gérontologie de l’Université de Zurich. Éditions Pro Senectute Suisse.
7. Seifert, A., Ackermann, T., & Schelling, H. R. (2025). Digital Seniors 2025: La digitalisation dans le quotidien des personnes de 65 ans et plus en Suisse. Pro Senectute Suisse.

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  • Vol. 15
  • Ausgabe 5
  • September 2026