Editorial

Splendeurs et misères d’une carrière médicale



Pour mon dernier éditorial, j’ai décidé de commenter avec un peu d’ironie l’évolution du métier de gériatre, telle que je l’ai vécue.

Il y a trente-cinq ans, annoncer à ses confrères que l’on choisissait la gériatrie équivalait, au mieux, à avouer une passion pour la philatélie, au pire, à une forme d’exil volontaire vers une Sibérie médicale. Pour le jeune interne brillant, la gériatrie n’était pas une spécialité, c’était une impasse professionnelle décorée de napperons. On vous regardait avec une commisération gênée, comme si vous aviez décidé de faire carrière dans une voie de garage à l’aube de l’ère informatique.

À l’époque, le service de gériatrie était souvent situé dans une aile reculée de l’hôpital, là où l’ascenseur était plus bruyant qu’ailleurs et où l’odeur de soupe aux légumes couvrait celle de la betadine. Le «vrai» médecin, le pur, celui qui maniait le bistouri ou le cathéter, vous considérait comme quelqu’un de sympathique, certes, mais dont le travail consistait essentiellement à regarder l’horizon en attendant que la marée descende, tel le gardien de phare.

Le gériatre de 1990 était perçu comme un doux rêveur qui préférait les «directives anticipées» aux gestes héroïques. On le soupçonnait de ne manier que deux thérapies: le diurétique pour les œdèmes et le sédatif pour les nuits agitées. On le courtisait cependant chaleureusement afin qu’il libère enfin une place tant attendue par les unités de soins aigus.

On ignorait alors que ce naïf médecin allait devenir, trente ans plus tard, le seul capable de démêler le chaos d’un patient prenant quinze médicaments différents. Qu’il serait en mesure de synthétiser des pathologies multiples tout en évitant le piège de la sur-médication. Qu’il pourrait allier expertise clinique et réflexion éthique, en plaçant toujours la dignité et l’autonomie au-dessus de la performance technique.

Bref, Il était devenu le rempart indispensable contre l’inhumanité des soins standardisés. Pourvu que cela dure …

Bonne lecture

Dr Jérôme Morisod

Monthey

la gazette médicale

  • Vol. 15
  • Ausgabe 4
  • Juli 2026