Perception de la déprescription par la population gériatrique

Le vieillissement de la population est un défi de santé majeur. Les comorbidités en gériatrie conduisent à prescrire une polymédication complexe. La déprescription est un processus décisionnel qui limite le nombre de médicaments inappropriés. Néanmoins, la perspective du patient reste insuffisamment étudiée. Une recherche exhaustive de la littérature dans plusieurs bases de données a identifié neuf études jusqu’ en mai 2024 correspondant aux critères d’ inclusion. Quatre thèmes principaux ont été identifiés autour de la perception de la déprescription par les patients: 1) la relation avec le médecin généraliste, 2) les aspects cliniques, 3) la dimension psychosociale et 4) les aspects pratiques. Plusieurs facteurs facilitant la déprescription du point de vue des patients ont été identifiés et peuvent être exploités en clinique.

Ageing of the general population is a major forthcoming challenge for all healthcare systems. Co-morbidities in geriatrics lead to the prescription of complex polymedications. Deprescribing is a decision-making process that limits the number of inappropriate drugs. Nevertheless, the patient’ s perspective remains insufficiently studied. An extensive literature search of several databases identified nine studies up to May 2024 that met the criteria for inclusion. Four main themes have been identified around patients’  perception of deprescription: 1) the relationship with the general practitioner, 2) the clinical aspects, 3) the psychosocial dimension and 4) the practical aspects. Several factors facilitating desprescribing from the patient’ s perspective have been identified and can be exploited clinically.
Keywords: Deprescribing, geriatrics, patient perceptions, shared decision-making

Introduction

La polymédication peut avoir des conséquences importantes sur la qualité de vie, la morbidité et la mortalité (1). Une revue de 42 études a estimé que près de 10 % des hospitalisations chez les patients de plus de 60 ans étaient dues à des effets indésirables médicamenteux (1). La déprescription est une revue systématique des traitements et de leurs indications pour identifier les médicaments potentiellement inappropriés (potentially inappropriate medications ou PIMs en anglais) et réduire leur posologie ou les arrêter sous surveillance médicale. Même si la déprescription est pertinente pour tous les patients, elle l’ est particulièrement chez les personnes âgées (plus de 65 ans) (2). La prévalence de la polymédication est globalement plus élevée dans cette population en raison de la complexité des pathologies liées à l’ âge et de leur prise en charge multidisciplinaire qui implique souvent plusieurs prescripteurs différents: une revue systématique a estimé la prévalence de la polymédication entre 38 et 91 % chez des patients de plus de 60 ans (âge moyen de 61.7 à 86 ans) (3). De plus, la polymédication a été associée à une moindre qualité de vie (4–6), que la revue de la polymédication peut améliorer, en particulier chez les personnes âgées (7).

La déprescription fait partie d’ un mouvement mondial vers une médecine plus efficiente (tant sur le plan financier que personnel), communément appelée «smarter medicine». Parmi le top 5 des recommandations de la Société suisse de médecine interne générale dans le cadre de la campagne Choosing wisely, on trouve la réévaluation régulière de l’ indication des inhibiteurs de la pompe à protons à long terme ou des benzodiazépines (8, 9).

La déprescription est un processus dynamique qui s’ étend sur le long terme et constitue un exemple de prise de décision partagée entre le médecin et le patient, dont les points de vue doivent être examinés sur le même plan. En effet, la médecine centrée sur le patient est de plus en plus mise en avant dans les modèles de soins, ce qui implique que le point de vue du patient doit être exploré pour devenir un outil de promotion de la santé. Dans notre revue de littérature systématique intégrative, nous avons cherché à évaluer de manière critique le point de vue des patients sur la déprescription dans une population gériatrique.

Methode

Cette revue de littérature systématique intégrative a été réalisée selon le modèle conceptuel décrit par Whittemore et Knapf (8–9). Ce modèle comprend cinq étapes: identification du problème, recherche de littérature, évaluation des données, analyse et interprétation des données et présentation des résultats.

Pour identifier les études pertinentes, une stratégie de recherche exhaustive a été utilisée. La recherche de littérature a été effectuée en novembre 2023, avec une mise à jour en avril 2024. Les bases de données Web of Science, MEDLINE/Pubmed, Embase et The Cochrane Central Register of Controlled Trials (CENTRAL) ont été consultées. Des synonymes, des termes libres et des Medical Subject Headings (MeSH) ont été utilisés pour définir les mots-clés de la recherche dans les bases de données (Tab. 1). Deux évaluateurs (NE et TFS) ont examiné de façon indépendante les titres et les résumés des articles et les ont classés selon leur éligibilité en fonction des critères d’ inclusion et d’ exclusion (Tab. 2). Les divergences entre les deux évaluateurs ont été résolues après une discussion de consensus. Pour cette revue de littérature systématique intégrative, nous avons choisi d’ évaluer les études à l’ aide de différents outils, en fonction de leur conception. Les critères du Critical Appraisal Skills Programme (CASP) pour les études qualitatives ont été utilisés pour les études qualitatives, sans pondération entre les études. Pour l’ unique étude quantitative transversale incluse, nous avons utilisé l’ échelle de Newcastle-Ottawa adaptée aux études transversales. La faisabilité et la facilité d’ utilisation ont été les principaux critères pour le choix de ces outils. Les articles retenus ont fait l’ objet d’ une extraction de données par les deux évaluateurs (NE et TFS) de manière indépendante et standardisée, conformément à un tableau d’ extraction dûment conçu. Les divergences entre les évaluateurs ont été résolues par consensus.

Resultats

Caractéristiques des études incluses

Le processus de sélection des études est présenté en détail sur la Fig. 1 et un aperçu des études retenues est fourni par le Tab. 3.

Les données intégrées sont présentées séparément sous quatre thèmes principaux qui ont été identifiés en relation avec la déprescription: 1) la relation médecin de famille-patient, 2) les aspects cliniques de la déprescription, 3) la dimension psychosociale de la déprescription et 4) les aspects pratiques de la déprescription. La Fig. 2 présente les thèmes identifiés et la Fig. 3 illustre les relations entre ces thèmes. Le Tab. 4 résume les principales conclusions.

Relation entre le médecin de famille et le patient

Ce thème a été celui le plus souvent identifié dans les études incluses (11–18). Le médecin généraliste semble être une figure centrale dans le processus de déprescription. Reeve et al. (2016) et Zechmann et al. (2019) ont réalisé des études qualitatives chez des patients avec polymédication. Ils ont mis en évidence que le rôle attendu du médecin généraliste est celui d’ un chef d’ orchestre qui coordonne efficacement les prescriptions des spécialistes. Cela pourrait éviter la fragmentation des soins dans un réseau de santé, avec une mauvaise communication entre les intervenants, souvent perçue comme un obstacle à la déprescription (11, 12, 14–17).

En revanche, dans leurs études basées sur des entretiens, Crutzen et al. (2020) et Linsky et al. (2014) ont montré que certains patients sont d’ avis que le généraliste ne devrait pas déprescrire un médicament prescrit par un spécialiste. Selon Reeve et al. (2016), des discussions multidisciplinaires pourraient favoriser le processus de prise de décision et rassurer les patients sur la déprescription. Néanmoins, la plupart des études s’ accordent sur le rôle central du médecin généraliste dans le processus de déprescription, grâce à une relation de confiance durable qui agit comme un facilitateur (11–18).

Aspects cliniques de la déprescription

Un processus de prise de décision partagée autour de la déprescription nécessite que les patients connaissent la signification et l’ objectif de cette dernière, afin de promouvoir une décision éclairée. Linski et coll. (2014) et Turner et coll. (2017) ont souligné que certains patients n’ avaient jamais été informés de la possibilité de réévaluer la poursuite de certains médicaments et n’ étaient pas familiers avec le terme «déprescription».

De plus, le manque de connaissances sur les indications pour lesquelles le médicament a été prescrit à l’ origine et la faible sensibilisation des patients sur les bénéfices attendus ou les effets indésirables des médicaments (EIM) constituent un obstacle à la déprescription (11, 14, 15, 18). Certaines études ont montré que les patients ayant vécu des EIM étaient plus enclins à la déprescription et qu’ au contraire, la bonne tolérance d’ un médicament peut être un frein à la déprescription, même en l’ absence de bénéfices (11, 13, 15, 18–24). En outre, les patients ayant vécu de multiples tentatives thérapeutiques avant de trouver le médicament approprié pour une condition spécifique sont moins favorables à la déprescription (11). Comme l’ ont décrit Reeve et coll. (2016), informer le patient sur les alternatives au médicament interrompu peut faciliter la déprescription.

Les événements indésirables liés à l’ arrêt des médicaments (EIAM) sont également un facteur à prendre en compte (13, 15, 18). Les patients qui ont subi un échec d’ arrêt de médicament ou qui craignent les EIAM seront plus réticents à accepter la déprescription (15), surtout si les médicaments ciblés sont connus pour provoquer des EIAM, comme les benzodiazépines (BZD). L’ organisation de consultations spécifiquement axées sur la déprescription pourrait faciliter la démarche, en permettant une réévaluation régulière de l’ opportunité de la déprescription et de sa tolérance, avec un suivi des EIAM et de la réapparition de la pathologie sous-jacente (11, 12, 15).

Dimension psychosociale de la déprescription

La représentation des patients des indications, des bénéfices et des effets indésirables de leur médicament joue un rôle important dans leur acceptation du processus de déprescription. Par exemple, la crainte de manquer un bénéfice potentiel futur ou de voir son état de santé se dégrader constitue un obstacle à la déprescription, surtout si un bénéfice a été observé dans le passé sous le même traitement (11, 15, 16, 18). Ainsi, le médicament peut procurer un sentiment de sécurité (12). À l’ inverse, certains patients peuvent être motivés à expérimenter leur état de santé sans traitement (18). Pour certains médicaments psychotropes comme les BZD, la dépendance psychologique peut constituer un obstacle supplémentaire à la déprescription (13). De plus, certains patients attribuent aux médicaments un pouvoir presque magique de prolonger leur vie (13, 14), illustrant l’ importance de les informer sur les indications de leur traitement.

Plusieurs études ont mis en évidence que l’ habitude de prendre un médicament dans le cadre d’ une routine quotidienne constitue un obstacle à la déprescription (12, 15, 18).
Enfin, le processus de déprescription peut être influencé par l’ entourage du patient ou par les médias (11, 15, 19, 20).

Aspects pratiques de la déprescription

Le nombre de comprimés à prendre par jour est souvent vécu comme un fardeau et constitue un argument majeur en faveur de la déprescription (11, 12, 14, 15, 18). Les contraintes liées à la forme galénique et aux difficultés physiques à prendre les médicaments, par exemple en cas de troubles de la déglutition, mais aussi les difficultés liées à l’ utilisation d’ un dispositif (par exemple inhalateurs ou collyres), sont également importantes (14, 20).

Les coûts liés à l’ achat des médicaments ne sont évoqués que dans une étude (15) comme un facteur facilitant la déprescription qui peut être important en fonction des systèmes d’ assurance et de remboursement.

Discussion

Cette revue de littérature systématique intégrative a permis de dégager des thèmes autour de la déprescription du point de vue du patient qui influencent ce processus important de prise de décision partagée. Il ressort de cette revue que les discussions autour de la déprescription et de sa mise en œuvre sont plus susceptibles d’ être acceptées si elles émanent d’ un médecin avec lequel une relation durable de confiance a été établie, le plus souvent le médecin de famille (11, 12, 16, 17, 25).

Il est intéressant de noter que certains patients estiment toutefois que la déprescription devrait être gérée par le prescripteur original de chaque médicament ou par des spécialistes. Ces considérations autour du médecin de famille soulèvent la question de l’ adéquation du processus de déprescription en milieu hospitalier (26). Une communication efficace entre les médecins hospitaliers, le médecin de famille et le patient pourrait permettre d’ initier le processus de déprescription en milieu hospitalier et d’ assurer sa poursuite en ambulatoire dans un continuum de soins (26).

Plusieurs auteurs se sont penchés spécifiquement sur la prise de décision partagée, telle qu’ appliquée à la déprescription chez les personnes âgées, et ont démontré une variabilité importante de la participation des patients, allant d’ un rôle passif à un rôle actif dans le processus décisionnel (22, 24, 27). Notre revue systématique montre également cette ambivalence chez les personnes âgées, ce qui suggère qu’ une approche personnalisée devrait être proposée en fonction des préférences individuelles de chaque patient. Encore une fois, en tant que soignant de référence, le médecin généraliste joue un rôle central dans la détermination d’ une stratégie individualisée pour chaque patient.

Une prise de décision partagée réussie suppose une compréhension des enjeux par les deux parties impliquées, y compris une bonne littératie médicale du patient. En d’ autres termes, une faible littératie médicale peut être un obstacle à la prise de décision partagée. Cet obstacle peut être amoindri par les explications données par le médecin généraliste qui «traduit» les données biomédicales en un langage plus simple (11, 13, 14, 18, 19). La compréhension par le patient de l’ indication de ses médicaments et des bénéfices attendus est un enjeu central dans la déprescription. Cependant, notre revue a montré que les perceptions et les attentes du patient peuvent être modifiées par les opinions des médias ou de l’ entourage. En général, la diffusion d’ informations biomédicales par les médias, en particulier Internet, les rend plus accessibles aux patients, bien que l’ exactitude des informations fournies ne soit pas garantie (28, 29). Il existe peu de données sur l’ influence d’ Internet et d’ autres plateformes de médias sociaux sur la déprescription en particulier. Le médecin soutenant le patient dans le processus de déprescription devrait donc l’ interroger sur d’ éventuelles influences sociales ou médiatiques sur ses représentations des médicaments et de la déprescription. Cela pourrait aider à évaluer sa littératie médicale et à corriger les informations erronées qui pourraient interférer avec le processus (11, 15, 19, 20).

Cette revue a mis en évidence des étapes essentielles pour faciliter l’ acceptation du processus de déprescription, soit la clarification des indications pour lesquelles le médicament a été initialement prescrit, la comparaison des bénéfices attendus par le patient avec des données probantes et l’ identification du fardeau lié aux médicaments et des expériences précédentes du patient. Nous avons identifié des thèmes récurrents chez les patients, tels que la crainte des effets indésirables liés au médicament mais également à son arrêt (symptômes de sevrage par exemple), la charge quotidienne liée à la prise du médicament, la crainte de manquer des bénéfices potentiels futurs et l’ expérience passée d’ un échec de déprescription. Nous avons également identifié que la mise en place de consultations médicales spécifiquement consacrées à la déprescription serait un facilitateur, car ce processus évolue sur un long terme et nécessite un suivi clinique régulier pour réévaluer la pertinence et la tolérance de la déprescription (11, 12, 15).

Points forts et limitations

La principale force de cette revue systématique réside dans le fait qu’ elle a pour objectif d’ explorer le processus de déprescription du point de vue du patient. À notre connaissance, seule une publication antérieure s’ est intéressée à ce point de vue essentiel (30). Ceci est toutefois particulièrement important, car les patients demeurent au centre de toute prise en charge médicale, d’ autant plus que la relation médecin-patient évolue vers un modèle de partenariat avec discussion des risques et bénéfices de toute intervention médicale.
De plus, en ciblant spécifiquement la population gériatrique, notre revue se concentre sur une population fragile qui sera de plus en plus nombreuse dans les années à venir. La déprescription chez les personnes âgées est donc un enjeu de santé actuel et futur.

Cette revue de littérature systématique intégrative présente des limites. Elle ne comptait que neuf articles, car la littérature sur ce sujet est rare, ce qui suggère que la perspective des patients sur la déprescription n’ est pas suffisamment étudiée. Le nombre de données pourrait être considéré comme insuffisant pour tirer des conclusions robustes. Néanmoins, les thèmes identifiés dans la revue étaient riches et diversifiés, ce qui rend cette revue importante pour mettre en lumière le point de vue des patients sur la déprescription. Une approche qualitative a été jugée appropriée pour répondre à notre question de recherche, car la plupart des études incluses étaient de nature qualitative. Ce paramètre pourrait avoir un impact sur la généralisation à plus grande échelle. Des recherches futures pourraient inclure plus de recherches quantitatives pour renforcer les données qualitatives.

Nos résultats reflètent les points de vue des patients qui pourraient être utilisés pour soutenir le processus de déprescription. Deux tiers des études incluses ont toutefois été menées aux États-Unis, au Canada ou en Australie. Certains facteurs culturels ou liés au système de santé peuvent avoir influencé la perspective des patients sur la déprescription et peuvent limiter la généralisation de ces résultats à notre population suisse. L’ exploration des différences culturelles dans les perceptions de la déprescription pourrait révéler de nouvelles perspectives. De plus, des études supplémentaires devraient être menées auprès de patients européens pour identifier des outils adaptés à notre population. Le réseau des médecins généralistes ou des gériatres pourrait être mobilisé pour une étude nationale en Suisse. Par ailleurs, d’ autres revues systématiques axées sur les perspectives des soignants et des professionnels de la santé devraient être réalisées afin d’ offrir une vision plus globale de la déprescription et d’ identifier les facilitateurs parmi tous les acteurs du processus (patient, proche-aidant, soignant et médecin généraliste) pour l’ intégrer dans la pratique quotidienne.

Enfin, l’ utilisation de deux outils différents pour l’ évaluation de la qualité (un pour les études qualitatives et un pour les études quantitatives) pourrait être considérée comme une limite. La justification de ce choix repose sur le fait qu’ une seule étude était quantitative et qu’ il était donc important d’ utiliser un outil d’ évaluation dédié pour cette étude.

Conclusion

La déprescription chez les personnes âgées est un enjeu majeur de promotion de la santé, car elle permet de limiter une source de fragilité dans une population croissante exposée à la polymédication et à ses conséquences. Dans une médecine de plus en plus centrée sur le patient et promouvant la prise de décision conjointe, il est important d’ identifier des outils facilitant la discussion autour de la déprescription.

Le médecin de famille joue un rôle central dans la déprescription en tant que personne de confiance et coordonnateur des soins. De plus, il semble que le processus de déprescription soit complexe et qu’ il implique de nombreux enjeux liés au patient, au médecin et à la société, qui sont interdépendants et difficiles à analyser séparément. Ces multiples aspects doivent donc être considérés lors de la discussion avec le patient.

Des études supplémentaires sont nécessaires pour évaluer le point de vue des proches-aidants et l’ intégrer dans le processus de déprescription pour une approche globale de la personne âgée.

Abréviations
BZD: benzodiazépines
EIM: effet indésirable médicamenteux
EIAM: événements indésirables liés à l’ arrêt des médicaments
PIM: potentially inappropriate medications

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Cet article est une traduction de PRAXIS 10_2025.

Dre Nadia Exquis

Département de Réadaptation et Gériatrie Hôpitaux Universitaires Genève (HUG)

PD Dre Tanja Fusi-Schmidhauser

– Département de Réadaptation et Gériatrie Hôpitaux Universitaires Genève (HUG)
– Clinica di Cure Palliative e di Supporto, Ente Ospedaliero Cantonale, Lugano
– Département de médecine interne, Ospedale Regionale di Lugano
– Faculté de Médecine, Université de Genève

Les autrices n’ ont pas déclaré de conflit d’ intérêts en rapport avec cet article.

  • Le médecin de famille joue un rôle clé dans tout le processus de décision partagée autour de la déprescription et détermine la façon dont le patient le perçoit.
  • Les aspects psychosociaux et pratiques de la déprescription doivent être pris en compte.
  • L’identification de plusieurs facteurs facilitant la prise de décision conjointe favorise la déprescription dans l’activité clinique quotidienne.

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La fiche documentaire après traumatisme de l’épaule

Les lésions de la coiffe des rotateurs sont une cause fréquente de douleurs à l’épaule. Avec l’âge, les tendons de la coiffe des rotateurs subissent des processus dégénératifs, ce qui rend souvent difficile la différenciation entre une cause traumatique ou dégénérative des lésions tendineuses. Tous les travailleurs et travailleuses occupés en Suisse sont obligatoirement assurés contre les accidents, cette différenciation après un traumatisme est donc extrêmement pertinente pour déterminer le répondant des coûts. Il est essentiel que les informations relatives à l’accident soient saisies de manière aussi détaillée et structurée que possible lors de la première consultation médicale, qui a généralement lieu chez le médecin de famille ou dans les services d’urgence. Le groupe d’experts épaule et coude de Swiss Orthopaedics et la Suva ont élaboré conjointement une fiche documentaire après traumatisme de l’épaule qui devrait permettre d’y parvenir. L’objectif de cet article est de mieux faire connaître cette fiche documentaire après traumatisme de l’épaule et de montrer sa pertinence pour l’évaluation relative à la médecine d’assurance d’un traumatisme de l’épaule.

Lesions of the rotator cuff are a common cause of shoulder pain. The tendons of the rotator cuff undergo degenerative processes with increasing age, which makes it difficult to distinguish between traumatic and degenerative causes of tendon injuries. The Swiss population is covered by a compulsory accident insurance; thus, the differentiation of trauma and degeneration is important regarding responsibilities of the insurance providers. A detailed and structured documentation of all injury-related information at the first medical consultation, which frequently is conducted by general practitioners and emergency wards, is essential. To provide a reproducible template for this critical documentation, the shoulder and elbow expert group of Swiss Orthopaedics in collaboration with Suva created a shoulder trauma documentation form. The purpose of this article is to introduce, popularise and underline the importance of this form.
Keywords: rotator cuff, shoulder injury, insurance medicine, fact sheet

Les douleurs à l’épaule comptent parmi les symptômes les plus fréquents des consultations musculo-squelettiques chez les premiers fournisseurs de soins (1). Une revue systématique complète a inclus 61 études dans lesquelles la prévalence des douleurs à l’épaule chez les patients et patientes en soins de premier recours était comprise entre 1 et 4.8 %. L’incidence annuelle est estimée à environ 12–25/1000 (2). Environ 50 % des patients et patientes font état de symptômes persistants six mois après la première consultation, sans tenir compte du traitement mis en place (3). Les lésions de la coiffe des rotateurs représentent une grande partie des pathologies de l’épaule (2). La prévalence dans tous les groupes d’âge est d’environ 20 %, avec une nette augmentation avec l’âge (4). Il s’agit de ruptures de la coiffe des rotateurs d’origine dégénérative ou traumatique. Dans leur étude prospective sur les traumatismes de l’épaule s’étendant sur une année, Enger et al. (5) ont observé que le diagnostic de lésion de la coiffe des rotateurs était confirmé dans 4 % de toutes les blessures de l’épaule, celles-ci survenant à un âge médian de 60 ans.

Il n’est pas rare que des difficultés surviennent lors de la différenciation exacte entre les séquelles de traumatismes et les lésions de la coiffe des rotateurs dégénératives/liées à l’âge et à l’usure (appelées «acute-on-chronic»).

Conformément à la loi fédérale sur l’assurance-accidents, tous les travailleurs et travailleuses occupés en Suisse sont obligatoirement assurés auprès d’une assurance-accidents (art. 1 LAA). Les personnes qui n’exercent pas d’activité professionnelle bénéficient d’une couverture d’assurance en cas d’accident par le biais de la caisse-maladie. Les personnes au chômage sont obligatoirement assurées contre les accidents par la Suva. Un accident doit être déclaré à l’assurance-accidents compétente, à l’employeur ou l’assurance-chômage (art. 45 LAA). Cette déclaration permet de fournir à l’assurance des informations sur la date de l’accident, les circonstances et l’éventuelle incapacité de travail qui en résulte. Souvent, la déclaration d’accident est faite par ou via l’employeur. Un certificat médical LAA contient ces informations et est rempli par le premier médecin traitant. L’assurance-accidents examine, sur la base des données disponibles, si l’on est en présence d’un accident (tel que défini à l’article 4 LPGA), d’une maladie professionnelle au sens de l’article 6, alinéa 1, LAA ou d’un diagnostic de la liste au sens de l’article 6, alinéa 2, LAA. Dans de nombreux cas, une appréciation relative à la médecine d’assurance est nécessaire.

Il est difficile de distinguer les causes traumatiques des causes dégénératives des lésions de la coiffe des rotateurs

Le dilemme de la médecine d’assurance consiste souvent dans le fait que des lésions asymptomatiques et symptomatiques de la coiffe des rotateurs existent (4). En plus des processus de vieillissement, d’une sollicitation répétitive inappropriée ou excessive (p. ex. dans les sports au-dessus de la tête) ainsi que, par exemple, des influences génétiques, les lésions sévères de la coiffe des rotateurs causées par un accident doivent être prises en compte. Lors de l’appréciation relative à la médecine d’assurance des cas de traumatisme de l’épaule, il s’avère que des informations importantes et pertinentes pour la prise de décision ne sont souvent pas documentées. En collaboration avec la médecine d’assurance de la Suva et le groupe d’experts épaule et coude de Swiss Orthopaedics, il a été défini quelles informations doivent être recueillies et documentées dans le cadre d’un examen initial. Les informations relatives à l’anamnèse, au déroulement de l’événement, à l’évolution après l’événement, aux premières constatations médicales et aux résultats du diagnostic à l’aide d’appareils ont une influence sur l’établissement du diagnostic, la planification du traitement et les résultats des personnes blessées ainsi que sur l’appréciation de médecine d’assurance.

Dans la pratique, il s’avère que des informations décisives font souvent défaut. Il en résulte notamment un retard dans la consultation d’un spécialiste de l’épaule et une perte d’informations essentielles au cours du processus. Les déclarations de la première heure (des personnes assurées sur le déroulement de l’événement) ainsi que les résultats des premières consultations médicales jouent un rôle important pour l’appréciation des preuves et l’évaluation du lien de causalité.

Pour les raisons mentionnées, un contexte tendu peut rapidement apparaître. En outre, les constatations médicales recueillies sont évaluées différemment par les médecins soignants et les médecins d’assurance. Les affirmations de la littérature scientifique (sur la causalité des accidents) ne sont pas uniformes, notamment en raison des différentes définitions de la notion d’accident.

Du point de vue des spécialistes de l’épaule

Certaines lésions tendineuses sont critiques en termes de temps et nécessitent un traitement chirurgical rapide afin d’obtenir de bons résultats, de réduire rapidement la souffrance des patients et patientes et de limiter les dommages économiques, comme l’arrêt de travail. La décision thérapeutique et l’évaluation de la causalité de l’accident sont soumises à une certaine pression du temps. Un examen accéléré des prestations par les assurances-accidents présente des avantages pour les personnes assurées: elles ont moins d’incertitude et moins de temps d’attente pour les traitements. Si les demandes de renseignements de la part des assurances sont moins nombreuses, les médecins traitants sont allégés de certaines tâches. Même pour la planification d’un traitement conservateur en cas d’indication non urgente, des avantages résultent d’une durée de traitement réduite et d’une clarification concernant la prise en charge des coûts.

Du point de vue de la médecine d’assurance

Lors de l’appréciation relative à la médecine d’assurance après un traumatisme de l’épaule, il s’avère souvent que de nombreuses informations importantes et pertinentes pour la prise de décision ne sont pas documentées. Les personnes assurées (patients et patientes) bénéficient cependant d’une collecte structurée et complète des résultats médicaux.
En cas de doute et d’absence de base de décision, elles supportent les conséquences de l’absence de preuve. Si tous les résultats et informations pertinents sont disponibles au moment de la présentation à la médecine d’assurance, l’appréciation peut être effectuée rapidement, de manière ciblée et dûment motivée. Il convient de noter que la médecine d’assurance et la médecine curative ne font que considérer les mêmes faits sous des angles différents.

Conclusion

Afin de simplifier et d’uniformiser la saisie des informations, la fiche documentaire après traumatisme de l’épaule a été ­­développée en collaboration entre Swiss Orthopaedics et la médecine d’assurance de la Suva. Cette fiche doit permettre de saisir de manière structurée les informations pertinentes dans le cadre de la première consultation en temps réel concernant un événement. En complément de la déclaration de sinistre LAA, la fiche documentaire élaborée permet, entre autres, de recueillir une description aussi précise que possible du déroulement de l’événement, de l’attitude après l’incident (p. ex. arrêt immédiat de l’activité, nécessité d’un sauvetage, etc.), de la question des troubles antérieurs à l’épaule concernée, des blessures associées, ainsi que la documentation des résultats de l’examen clinique, y compris un test standardisé de la coiffe des rotateurs. Les résultats d’un éventuel examen radiologique de l’épaule, le traitement de première ligne mis en place et la question de savoir si un diagnostic plus approfondi et un traitement orthopédique spécialisé sont considérés comme nécessaires complètent la documentation. En complément, une documentation sur les techniques d’examen de l’articulation de l’épaule est disponible à l’adresse suivante: https://tinyurl.com/4jxv3fwh.

La fiche documentaire peut être consultée sur medForms (https://www.medforms.ch). La fiche documentaire pour première consultation après un traumatisme d’accélération cranio-cervical s’est avérée très efficace. Il faut souhaiter un succès comparable à la fiche documentaire après traumatisme de l’épaule.

Nous estimons qu’il faut compter environ 5 minutes pour remplir le formulaire

Nous considérons la fiche documentaire après traumatisme de l’épaule comme un outil utile et judicieux et souhaitons en particulier attirer l’attention des premiers fournisseurs de soins, tels que les médecins de famille et les médecins des services d’urgence, sur ce formulaire et les motiver à le remplir en bonne et due forme.

QR Code: la fiche documentaire après traumatisme de l’épaule

Dr Stefan Loske 1
med. pract. Peter Bülow 2 (shared first)
Pr Andreas Müller 3
Dr Josef Grab 2
Pr Samy Bouaicha 4
Pr Matthias Zumstein 5
PD Dr Hannjörg Koch 2
Dr Thomas Meier 2
Shoulder and Elbow Expert Group of Swiss Orthopaedics 6
Pr Claudio Rosso 1

1 Arthro Medics AG, Eichenstr. 31, 4054 Bâle, c.rosso@arthro.ch et s.loske@arthro.ch
2 Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (Suva), Fluhmattstr. 1, 6002 Lucerne
3 Hôpital universitaire de Bâle, Spitalstr. 21, 4056 Bâle
4 Clinique universitaire Balgrist, Forchstr. 340, 8008 Zurich
5 Orthopédie Sonnenhof, Salvisbergstr. 4, 3006 Berne
6 Bauer Stefan, Candrian Christian, Cikes Alec, Cunningham Gregory, Goetti Patrick, Hertel Ralph, Hoffmeyer Pierre, Holzer Nicolas, Jost Bernhard, Lädermann Alexandre, Puskàs Gàbor, Schär Michael, Schneeberger Alberto, Spross Christian, Wieser Karl, Wirth Barbara

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Cet article est une traduction de «der informierte arzt – die informierte ärztin» 11_2025

Dr Stefan Loske

Arthro Medics AG
Eichenstr. 31
4054 Bâle
s.loske@arthro.ch

med. pract. Peter Bülow

Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (Suva)
Fluhmattstr. 1
6002 Lucerne

Pr Claudio Rosso

Arthro Medics AG
Eichenstr. 31
4054 Bâle

c.rosso@arthro.ch

Les auteurs n’ont pas déclaré de conflit d’intérêts en rapport avec cet article.

  • La distinction entre une cause accidentelle ou une cause liée à l’âge/dégénérative des lésions de la coiffe des rotateurs n’est généralement pas simple et nécessite de nombreuses informations.
  • La distinction est nécessaire pour déterminer le répondant des coûts compétent.
  • Une documentation aussi complète et détaillée que possible de la première consultation médicale après un traumatisme de l’épaule fournit des informations importantes pour la prise de décision; il n’est pas rare que trop peu de données soient saisies à cette fin.
  • Afin de standardiser la saisie initiale, le groupe d’experts épaule et coude de Swiss Orthopaedics et la Suva ont élaboré conjointement une fiche documentaire après traumatisme de l’épaule, qui est désormais à la disposition des premiers médecins traitants.

1. Urwin M, Symmons D, Allison T, Brammah T, Busby H, Roxby M, et al. Estimating the burden of musculoskeletal disorders in the community: the comparative prevalence of symptoms at different anatomical sites, and the relation to social deprivation. Ann Rheum Dis. 1998;57(11):649-55.
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Infections respiratoires en EMS: comment optimiser l’ utilisation des antibiotiques?

La prescription inappropriée d’ antibiotiques est courante pour les infections respiratoires. Cela est notamment le cas dans les établissements médico-sociaux (EMS), contribuant à l’ antibiorésistance et exposant les résidents à des effets indésirables évitables. Cet article explore différentes pistes d’ optimisation des prescriptions, en s’ appuyant à la fois sur des stratégies validées de programmes d’ antibiotic stewardship, et sur des approches innovantes, telles que des algorithmes décisionnels intégrant des tests point-of-care ou l’ utilisation de l’ échographie pulmonaire comme aide au diagnostic.

The inappropriate prescription of antibiotics is common for respiratory infections. This is particularly the case in nursing homes, contributing to antibiotic resistance and exposing residents to preventable adverse effects. This article explores various ways to optimise prescribing practices, drawing on both validated antibiotic stewardship programme strategies and innovative approaches, such as decision-making algorithms incorporating point-of-care tests or the use of lung ultrasound as a diagnostic aid.
Keywords: Antibiotic prescription, Nursing homes, Antibiotic stewardship, Respiratory infections, Rapid diagnostic tests

La consommation d’ antibiotiques

La résistance aux antibiotiques est une menace pour la santé publique mondiale, et l’ utilisation inappropriée des antibiotiques en est une contribution importante (1). Les résidents d’ établissements médicaux-sociaux (EMS) sont deux fois plus susceptibles de recevoir des antibiotiques que les personnes âgées vivant dans la communauté (2). Hors, la moitié de ces prescriptions serait inappropriée (3). Une récente étude sur la prévalence des prescriptions a montré qu’ en Suisse, 2.9 % des résidents recevaient un traitement antibiotique le jour de l’ enquête, avec une différence entre les établissements des cantons de Vaud et de Saint-Gall (3.9 % contre 1.8 %; p = 0.05) (4). Les situations les plus fréquentes de prescription inappropriée dans les EMS sont la bactériurie asymptomatique et les infections respiratoires. En plus des résistances, les antibiotiques peuvent nuire directement aux résidents en provoquant des effets secondaires, comme des troubles gastro-intestinaux et des éruptions cutanées, ainsi que des altérations du microbiote (5, 6). Les résidents d’ EMS à haute consommation d’ antibiotiques présentent un risque accru de troubles gastro-intestinaux, même sans être directement exposés aux antibiotiques, par rapport à ceux qui résident dans des établissements où la consommation est plus basse (7).

Les infections respiratoires

Le taux de prescription pour les infections respiratoires dans les établissements européens varie de 53 à 80 % (2), avec beaucoup de sur-prescription pour les bronchites aiguës qui sont la plupart du temps d’ origine virale et donc spontanément résolutives (8). Plusieurs facteurs expliquent cette consommation élevée: (i) une incidence accrue d’ infections respiratoires liée à l’ immunosénescence et aux troubles de la déglutition favorisant les fausses routes (9), et (ii) la difficulté d’ identifier les résidents avec une pneumonie en raison d’ une présentation clinique non spécifique (7), de la disponibilité limitée des tests diagnostiques notamment les examens sanguins et radiologiques et l’ absence de médecins rapidement sur place dans la plupart des établissements (3).

Les programmes d’ antibiotic stewardship

Les programmes d’ antibiotic stewardship, ou programmes de bon usage des antibiotiques, rassemblent l’ ensemble des stratégies visant à garantir la prescription d’ antibiotiques la plus adaptée aux patients nécessitant un traitement, en veillant à leur administration à la dose appropriée et pendant une durée optimale (10). La mise en place de programmes d’ antibiotic stewardship dans les EMS est une tâche difficile. Contrairement au contexte des soins aigus, ces programmes ont tendance à être moins bien organisés et à disposer de moins de ressources (3). Les autres obstacles à l’ implémentation de ces programmes sont: (i) l’ accès limité à certains tests diagnostiques sur site (analyses de laboratoire et radiologie), combiné à une utilisation inadéquate d’ autres tests (stix urinaires), (ii) l’ évaluation clinique initiale effectuée par le personnel infirmier avec de nombreuses prescriptions faites par téléphone, (iii) l’ absence de données sur les résistances dans ce setting, et (iv) le haut taux de colonisation, notamment des voies urinaires et de la peau (3). Même si peu d’ études évaluent l’ efficacité et la sécurité des programmes d’ antibiotic stewardship dans les EMS, certaines revues de littérature suggèrent que ces programmes tendent à améliorer l’ usage des antimicrobiens sans augmenter les hospitalisations ni la mortalité (11–14).

Compte tenu du taux élevé de sur-prescriptions et de l’ effet négatif sur les résidents, il est urgent de mettre en place des programmes d’ antibiotic stewardship adaptés au contexte des EMS afin de réduire la pression de sélection antibiotique et d’ améliorer la qualité des soins (11). De nombreuses interventions possibles existent (Tab. 1), telles que la promotion de recommandations locales pour le diagnostic et la prise en charge des infections fréquentes, la réduction des tests microbiologiques inutiles et la promotion des tests diagnostiques rapides «point-of-care» (POC), pouvant être réalisés sur place et avec un résultat disponible rapidement (3).

Outils d’ antibiotic stewardship pour les infections respiratoires

Recommandations locales

Une partie des EMS suisses (en Suisse romande, bernois et tessinois) bénéficie de recommandations locales afin de guider le diagnostic et la prise en charge empirique des infections fréquentes (https://guide-ems-hpci.ch/). Une étude « qualité des soins » dans les EMS vaudois a montré que la diffusion de recommandations de prescription empirique d’ antibiotiques et la mise en place de cercles de qualité regroupant médecins, pharmaciens et infirmiers, permettaient de diminuer les prescriptions (15). Concernant les infections respiratoires, les recommandations font la distinction entre leur prise en charge pendant et en dehors de la période de la grippe et autres virus respiratoires (Fig. 1a et 1b). En période d’ épidémie virale, il est recommandé de dépister les virus respiratoires et de ne pas prescrire une antibiothérapie d’ emblée si le dépistage revient positif.

Biomarqueurs de l’ inflammation

Une étude randomisée contrôlée récente menée dans des EMS hollandais a démontré une diminution significative des prescriptions d’ antibiotiques chez les résidents avec infections respiratoires dans les EMS qui avaient accès à la protéine C-réactive (CRP) en POC par rapport aux EMS du groupe contrôle (54 % versus 83 % de prescription, p < 0.001) (16). Bien que ces résultats soient encourageants, ils sont difficilement transposables au contexte suisse. En effet, dans l’ étude citée, des médecins étaient présents sur place pour l’ évaluation clinique des résidents, contrairement à notre contexte, où l’ évaluation clinique des résidents en EMS est principalement assurée par l’ équipe infirmière, et les décisions de prescription sont souvent prises par téléphone par les médecins.

Dépistage des virus respiratoires

Un deuxième exemple de test POC est le dépistage des virus respiratoires. Cependant, bien qu’ il s’ agisse de tests moléculaires dont le résultat est généralement disponible en 1 à 2 heures, ils sont aujourd’ hui effectués dans des laboratoires en dehors des EMS, ce qui retarde l’ obtention du résultat pour une prise de décision en temps réel. Une méta-analyse a montré que l’ utilisation systématique des tests rapides moléculaires pour les virus respiratoires aux urgences ne réduisait pas les prescriptions d’ antibiotiques (17). Cependant, l’impact de ces tests dans les EMS n’a pas été évalué, et les tests SARS-CoV-2 n’ont pas été étudiés dans cette étude.

Données dans les EMS suisses francophones

Facteurs associés aux prescriptions lors d’ infections respiratoires

Dans une cohorte de 114 résidents présentant une infection respiratoire basse (18), 55 % ont reçu des antibiotiques, correspondant à un taux de prescription relativement faible par rapport à la moyenne observée dans les établissements européens (53 à 80 %) (2). Parmi les résidents traités par antibiotique, la majorité (74 %) n’ avait pas de signe de pneumonie radiologique, suggérant des prescriptions inappropriées.

Plusieurs facteurs étaient associés à la prescription d’ antibiotiques: (i) un score de fragilité (Frailty) ≥ 7 chez le résident, (ii) une saturation en oxygène < 92 %, reflétant la sévérité de l’ infection, (iii) l’ absence de bilan biologique incluant la CRP et/ou une formule sanguine, et (iv) des caractéristiques institutionnelles, telles qu’ un établissement situé en zone urbaine ou la présence d’ un médecin de sexe masculin. La réalisation d’ un test par PCR pour les virus respiratoires était le seul facteur protecteur contre les prescriptions inappropriées.

Cette étude suggère que les tests diagnostiques, en particulier les bilans sanguins et les PCR virales, pourraient réduire les prescriptions, notamment inappropriées, d’ antibiotiques. Pourtant, leur utilisation reste faible en pratique, avec dans cette cohorte seulement 44 % des résidents qui ont bénéficié d’ un test viral et 14 % d’ un test sanguin. Les tests POC apparaissent comme une solution adaptée et leur utilisation pourrait être encouragée comme outil d’ antibiotic stewardship.

Développement d’ un score de prédiction de la pneumonie

Dans cette même cohorte augmentée de 92 résidents depuis la première analyse (206 au total), un score décisionnel combinant signes vitaux et biomarqueurs de l’ inflammation disponibles en POC a été développé pour prédire la présence d’ une pneumonie (SGAIM 2025, abstract 254). Ce score repose sur cinq variables facilement récoltées par le personnel soignant: âge ≥ 80 ans [1 point], indice de masse corporelle < 18.5 kg/m2 [2 points], fréquence cardiaque > 100/min [1 point], fréquence respiratoire ≥ 22/min [1 point] et CRP > 60 mg/L [2 points], totalisant de 0 à 7 points. Trois niveaux de risque ont été définis: faible (0–1), intermédiaire (2) et élevé (3–7). Le score a montré une bonne performance diagnostique pour les groupes à faible et haut risque (sensibilité 86 %, spécificité 74 %, valeur prédictive positive 71 %, valeur prédictive négative 89 %). Il pourrait être utilisé pour guider la prescription: pas d’ antibiotiques pour les résidents avec un score faible, antibiotiques pour ceux avec un score élevé et évaluation médicale avant la décision pour les résidents avec un score intermédiaire. Bien qu’ il présente un potentiel prometteur pour guider les prescriptions, une étude randomisée contrôlée reste nécessaire pour en confirmer la sécurité clinique et l’ impact sur les prescriptions (Tab. 2).

Dépistage des virus respiratoires

Une étude observationnelle rétrospective menée dans 45 EMS du canton de Vaud (environ 2400 lits) entre 2021 et 2023 a évalué l’ association entre (i) le dépistage du SARS-CoV-2, (ii) un dépistage positif au SARS-CoV-2, et les prescriptions d’ antibiotiques (SGAIM 2025, abstract 257). Si le dépistage en soi n’était pas associé aux prescriptions, un résultat SARS-CoV-2 positif était associé à une réduction des antibiotiques. En moyenne, il faut 3.5 tests positifs pour éviter une prescription. Cela suggère qu’ en contexte de forte prévalence, le dépistage du SARS-CoV-2 pourrait contribuer à réduire les prescriptions d’ antibiotiques. Ces résultats vont dans le sens des recommandations locales de prise en charge des infections respiratoires en période d’ épidémie virale (Fig. 1, Tab. 2).

L’ ultrason pulmonaire

Le diagnostic de pneumonie repose sur un examen radiologique mais la radiographie du thorax est difficilement réalisable en pratique dans les EMS. Dans la cohorte de résidents atteints d’ infection respiratoire précédemment citée, seuls 3 % des résidents ont bénéficié de cet examen (18). L’ échographie pulmonaire, également recommandée par la Société Suisse des Maladies Infectieuses, constitue une alternative intéressante, combinant plusieurs avantages: une bonne performance diagnostique chez les personnes âgées (19) et l’ existence de sondes portables, compatibles avec tablettes et smartphones (20, 21). Réalisable au lit du patient, l’ ultrason pulmonaire permet d’ éviter des déplacements et pourrait devenir une méthode d’ imagerie de choix en EMS. Pour favoriser l’ implémentation de cet outil dans un environnement avec des utilisateurs sans expérience préalable, il a été démontré que des techniques de balayage du thorax, faciles à réaliser, sont aussi efficaces qu’un examen ciblé sur les signes pathologiques (ESCMID 2025, Poster P3146). De plus, l’ interprétation des images guidée par l’ intelligence artificielle semble être très prometteuse, avec le potentiel de faciliter l’ utilisation de l’ ultrason par les cliniciens (22) (Tab. 2).

Conclusion

La consommation inappropriée d’ antibiotiques en EMS, particulièrement en cas d’ infection respiratoire, est un enjeu majeur de santé publique, favorisant l’ antibiorésistance et exposant les résidents à des effets indésirables évitables. Malgré les contraintes structurelles propres à ces établissements, des stratégies ciblées telles que des recommandations adaptées, des tests POC, des outils d’ aide à la décision simples ou l’ échographie pulmonaire présentent un potentiel prometteur afin d’améliorer la pertinence des prescriptions pour les infections respiratoires. Nous avons besoin de plus d’ évidence dans ce contexte de soins sous-étudié afin de pouvoir implémenter des stratégies adaptées, sûres et efficaces. Il est donc nécessaire de valider ces approches novatrices dans des études prospectives pour pouvoir les intégrer aux programmes d’ antibiotic stewardship et optimiser la prescription d’ antibiotiques tout en préservant la qualité de vie des résidents et résidentes.

Dre Alexia Roux 1
Dr Nicola De Pasquale 1
M. Marc Jeanneret 1
Dre Diem-Lan Vu 2, 3
Dre Anne Niquille 4, 5
Dre Eve Rubli Truchard 6
Dre Tosca Bizzozzero 7
Dr Emmanouil Glampedakis 8
Pre Virginie Prendki 9, 10
Pre Noémie Boillat-Blanco 1

1 Service des maladies infectieuses, Hôpital universitaire de Lausanne et Université de Lausanne, Lausanne, Suisse.
2 Unité des maladies transmissibles, Division du médecin cantonal général, Direction de la santé publique, Genève, Suisse.
3 Unité des maladies infectieuses pédiatriques, Département de la femme, de l’enfant et de l’adolescent, Hôpitaux universitaires de Genève, Genève, Suisse.
4 Institut des sciences pharmaceutiques de Suisse occidentale, Université de Genève, Université de Lausanne, Genève, Suisse
5 Département des soins ambulatoires, Unisanté, Centre de soins primaires et de santé publique, Université de Lausanne, Lausanne, Suisse
6 Division de médecine gériatrique et de réadaptation gériatrique, Hôpital universitaire de Lausanne et Université de Lausanne, Lausanne, Suisse
7 Département de médecine interne et de gériatrie, Hôpital de Morges, Morges, Suisse
8 Unité cantonale de lutte contre les infections et de prévention, Service de santé publique, Lausanne, Suisse
9 Division des maladies infectieuses, Hôpitaux universitaires de Genève, Genève, Suisse
10 Division de médecine interne pour personnes âgées, Département de réadaptation et de gériatrie, Hôpitaux universitaires de Genève, Suisse

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Dre Alexia Roux

 Service des maladies infectieuses
Hôpital universitaire de Lausanne et Université de Lausanne
Lausanne, Suisse

Dr Nicola De Pasquale

Service des maladies infectieuses
Hôpital universitaire de Lausanne et Université de Lausanne
Lausanne, Suisse

Pre Noémie Boillat-Blanco

Service des maladies infectieuses
Hôpital universitaire de Lausanne et Université de Lausanne
Lausanne, Suisse

Les auteurs et autrices n’ ont pas déclaré de conflit d’ intérêts en rapport avec cet article

  • La prescription inappropriée d’ antibiotiques en EMS est fréquente, notamment pour les infections respiratoires, et constitue un facteur majeur d’ effets indésirables évitables chez les résidents.
  • Les programmes d’ antibiotic stewardship adaptés aux EMS sont essentiels, mais leur mise en œuvre reste limitée par un manque de ressources et de données locales.
  • Les tests rapides (point-of-care) pour des marqueurs de l’ inflammation comme la protéine C-réactive ont le potentiel d’ améliorer la pertinence des prescriptions.
  • L’ échographie pulmonaire est une alternative prometteuse à la radiographie, utile pour diagnostiquer la pneumonie sans déplacer les résidents.

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Urgences hypertensives: actualités en 2025

Les urgences hypertensives (UH) se définissent par une élévation marquée de la pression artérielle (PA) associée à une atteinte aiguë d’ organe cible (AOC), nécessitant une réduction tensionnelle rapide et contrôlée. Elles doivent être distinguées de l’ hypertension artérielle (HTA) sévère sans AOC, fréquente en milieu aigu et souvent contextuelle, ne nécessitant pas de traitement intraveineux immédiat. L’ évaluation initiale repose sur la confirmation de l’ HTA, l’ identification de signes cliniques ou paracliniques d’ AOC et la recherche d’ un facteur déclenchant. La prise en charge des UH implique un traitement intraveineux titrable, adapté au contexte clinique, avec surveillance hémodynamique continue. En revanche, l’ HTA sévère non compliquée relève le plus souvent d’ un traitement oral ambulatoire avec suivi rapproché. Cet article propose une synthèse pratique des recommandations européennes et nord-américaines récentes.

Hypertensive emergencies (HE) are characterized by a significant increase in blood pressure (BP) in conjunction with acute target organ damage (AOTD), which requires rapid and controlled BP reduction. They must be distinguished from severe arterial hypertension (AH) without ZOS, which often occurs in acute situations and is often context-dependent and does not require immediate intravenous treatment. The initial examination is based on confirmation of AH, identification of clinical or paraclinical signs of ZOS, and search for a triggering factor. Treatment of HN includes titratable intravenous therapy tailored to the clinical context and continuous hemodynamic monitoring. In contrast, severe uncomplicated AH is usually treated on an outpatient basis with oral medication and close monitoring. This article provides a practical summary of current European and North American recommendations.
Keywords: Hypertensive emergency, severe hypertension, target organ damage (TOD), intravenous blood pressure reduction

Introduction

L’ hypertension artérielle (HTA) est le principal facteur de risque modifiable de morbi-mortalité cardiovasculaire (CV) dans le monde (1). En situation aiguë, une élévation sévère de la pression artérielle (PA) peut entraîner ou aggraver une atteinte d’ organe cible (AOC) – cérébrale, cardiaque, rénale, ophtalmologique, vasculaire ou hématologique – engageant le pronostic vital à court terme.

Ces situations, regroupées sous le terme d’ urgences hypertensives (UH), nécessitent une prise en charge immédiate en milieu hospitalier avec traitement antihypertenseur intraveineux adapté à l’ étiologie et au contexte clinique. Elles doivent être distinguées des élévations tensionnelles sévères sans AOC, qui relèvent d’ une optimisation thérapeutique non urgente ne nécessitant pas nécessairement une hospitalisation prolongée. L’ identification rapide de l’ AOC, l’ interprétation du contexte et la maîtrise des recommandations sont essentielles pour éviter à la fois les retards de traitement et les interventions intempestives potentiellement délétères.

Definitions

La classification des élévations sévères de la PA repose sur la présence ou non d’ une atteinte organique. Les recommandations actuelles des différentes sociétés savantes insistent sur l’ abandon de certains termes historiques, sources de confusion, et sur l’ adoption d’ une terminologie standardisée qui est représentée dans le Tab. 1 (2–4).

Epidemiologie

L’ HTA touche environ 1.3 milliard d’ adultes dans le monde, avec un taux de contrôle tensionnel global très insuffisant: près de la moitié des patients ignorent leur condition, moins d’ un sur deux reçoit un traitement, et seulement 20 % atteignent les objectifs thérapeutiques (8). Cette prévalence, déjà élevée, devrait encore croître avec le vieillissement et l’ évolution des modes de vie.

Dans la pratique clinique, les élévations sévères de la PA représentent 4 à 5 % des motifs de consultation aux urgences (9). Cependant, les véritables urgences, plus fréquentes chez les patients hypertendus connus, restent rares et ne représentent qu’ environ 0.6 % des consultations aux urgences (10). Sur l’ ensemble de leur vie, environ 1–2 % des patients hypertendus connaîtront un épisode d’ UH (11). Cette proportion semble stable, voire même en augmentation depuis plusieurs décennies, tandis que la mortalité intrahospitalière a reculé, témoignant des progrès réalisés dans la prise en charge des patients, se situant aujourd’ hui entre 0.2 % et 11 % selon les séries (11–13). L’ accès limité aux soins, l’ HTA persistante et non contrôlée (très souvent liée à une non-adhérence thérapeutique), ainsi que certains facteurs cliniques tels que l’ âge avancé, le sexe masculin, l’ insuffisance rénale chronique et les pathologies CV préexistantes, constituent les principaux facteurs de risque ou de mauvais pronostic associés à une UH (14–16).

Physiopathologie

La physiopathologie de l’ UH reste mal caractérisée. Elle résulte d’ un enchaînement complexe et multifactoriel dont voici les principaux éléments: l’ hypothèse la plus largement admise repose sur une défaillance aiguë des mécanismes d’ autorégulation vasculaire, entraînant une augmentation brutale des résistances vasculaires systémiques. Cette cascade induit des lésions microcirculatoires diffuses, une activation exacerbée du système rénine–angiotensine-aldostérone (SRAA), une vasoconstriction marquée ainsi qu’ une natriurèse induite par la pression, aboutissant à une déplétion volémique. Cet ensemble s’ inscrit dans un cercle vicieux auto-entretenu, responsable d’ une élévation rapide et persistante de la PA (17).

Sur le plan cérébral, l’ exposition prolongée à une HTA non-contrôlée provoque un remodelage structurel et fonctionnel du lit artériel de résistance, déplaçant vers des valeurs plus élevées le seuil supérieur d’ autorégulation. Ainsi, certains patients peuvent tolérer des pressions artérielles moyennes nettement supérieures aux valeurs physiologiques sans manifestation clinique immédiate. Cette adaptation, réversible à moyen terme sous traitement, est un enjeu majeur puisqu’ elle explique le risque d’ hypoperfusion et d’ ischémie en cas de réduction tensionnelle trop rapide, notamment au niveau cérébral et cardiaque (18–21).

Evaluation diagnostique devant une suspicion d’ urgence hypertensive

L’ évaluation d’ un patient présentant une élévation tensionnelle sévère (HTA de grade III), que cela soit en cabinet ou aux urgences, doit impérativement débuter par la confirmation qu’ il s’ agit bien d’ une réelle HTA. En effet, une élévation sévère de la PA peut être classiquement observée en contexte aigu, en raison de multiples facteurs contextuels tels que des erreurs techniques dans la mesure de la PA, un environnement stressant, la douleur ou un effet blouse blanche (3). Aux urgences, ces élévations tensionnelles sont fréquentes et, bien qu’ associées à un risque CV accru à long terme, elles ne correspondent pas le plus souvent à une véritable urgence vitale (22). Des données démontrent même qu’ une proportion significative des situations d’ élévation de la PA retrouvée aux urgences est spontanément résolutive après 30 minutes de repos (23). Un essai randomisé a même montré qu’ un repos de deux heures abaissait la PA d’ environ 30 mmHg, résultat comparable à un traitement antihypertenseur (24). De manière concordante, de petits essais ont montré que des anxiolytiques comme le diazépam mais aussi des interventions de relaxation (pleine conscience, respiration lente) réduisent également la PA, soulignant le rôle du stress et de l’ anxiété contextuelle dans ces élévations tensionnelles bien que le sujet reste débattu (25).

C’ est pour ces raisons que les recommandations actuelles insistent fortement sur la nécessité de répéter les mesures après une période de repos, d’ utiliser une méthodologie standardisée (brassard adapté, position correcte, patient au repos depuis ≥ 15 min) et, si possible, une mesure automatisée non supervisée afin de limiter l’ influence du soignant (2).

Une fois l’ HTA sévère confirmée et persistante, la seconde étape consiste donc à distinguer une véritable UH d’ une HTA sévère sans AOC, distinction déterminante pour la stratégie thérapeutique et le pronostic (Fig. 1). En effet, l’ UH impose une hospitalisation immédiate, la mise en route d’ un traitement antihypertenseur intraveineux titrable adapté au type d’ UH et une surveillance hémodynamique continue. En revanche, l’ HTA sévère sans AOC peut, dans la majorité des cas, être prise en charge en ambulatoire, avec une réduction tensionnelle progressive par traitement oral et un contrôle rapproché par le médecin traitant.

Dans ce but, il faut suivre une démarche diagnostique qui repose sur un interrogatoire ciblé et un examen clinique systématique visant à identifier des signes ou symptômes évocateurs d’ une atteinte neurologique, CV, rénale ou ophtalmologique dont les principaux éléments sont résumés dans le Tab. 2. Il s’ agira également de réaliser des examens complémentaires urgents, adaptés au contexte, permettant de confirmer une AOC et d’ identifier une cause déclenchante dont les détails sont représentés dans le Tab. 3.

Prise en charge des urgences hypertensives

Principes généraux

En présence d’ une AOC, la baisse tensionnelle doit être rapide dans la plupart des cas (hormis dans l’ AVC ischémique), contrôlée, préférentiellement par voie intraveineuse avec des agents titrables (p. ex labetalol, nicardipine) et se faire en milieu disposant d’ un monitorage hémodynamique continu (urgences, soins intermédiaires ou intensifs). La vitesse et l’ ampleur de la réduction dépendent du contexte: diminution rapide dans l’ œdème pulmonaire ou la dissection aortique, prudence extrême dans l’ AVC ischémique, approche individualisée dans l’ hémorragie intracrânienne (27). Comme mentionné ci-dessus, dans ces prises en charge, il est impératif de toujours prendre en considération le risque d’ hypoperfusion lié à une réduction excessive qui impose de respecter les principes d’ autorégulation cérébrale et rénale (19). En effet, plusieurs études démontrent que des réductions excessives (> 50 % de la PA moyenne) et/ou trop rapides de la PA, en particulier dans les situations avec atteinte centrale (encéphalopathie hypertensive ou AVC ischémique) ont été corrélées à une augmentation du risque d’ AVC ischémique, de cécité et de mortalité (28,29).

Prise en charge spécifique selon le type d’ urgence hypertensive

Le Tab. 4 récapitule les cibles et la vitesse de réduction de la PA recommandées selon le type d’ UH, ainsi que les traitements de première ligne, sur la base des recommandations les plus récentes de la Société européenne d’ hypertension de 2023 (2). Ces éléments constituent la base de la prise en charge et permettent d’ adapter le traitement à chaque contexte clinique.

Sélection de l’ agent thérapeutique lors d’ urgence hypertensive

Le choix des agents antihypertenseurs dépend étroitement du contexte clinique et de la disponibilité locale. Les plus utilisés sont le labetalol (α et β-bloquant), souvent privilégié en première intention, notamment dans les urgences neurologiques et les dissections aortiques, et la nicardipine, antagoniste calcique largement employé et bien toléré, y compris en cas d’ insuffisance rénale. D’ autres options, telles que l’ esmolol (β-bloquant à très courte durée d’ action), la nitroglycérine (en particulier en cas d’ œdème pulmonaire ou de syndrome coronarien aigu) ou le nitroprussiate de sodium, dont l’ utilisation doit être évitée en cas d’ hypertension intracrânienne, peuvent être envisagées selon l’ indication. En pratique, la sélection de la molécule repose sur la situation clinique, les comorbidités, l’ expertise de l’ équipe en charge et les capacités de monitoring. Il convient de se référer au Tab. 5 pour le détail des caractéristiques pharmacologiques et pratiques de chaque agent.

Prise en charge de l’ HTA sévère en l’ absence d’ atteinte aiguë d’ organe cible

Il est important de se rappeler qu’ indépendamment de toute atteinte aiguë d’ organe cible, un épisode d’ HTA sévère s’ accompagne d’ un surcroît de mortalité CV à long terme et ne doit pas être banalisé (30). Par ailleurs, les élévations tensionnelles sévères rencontrées aux urgences ou au cabinet du praticien sont très fréquentes et représentent une opportunité unique pour dépister une HTA chronique jusque-là méconnue, présente chez près de la moitié des patients consultant aux urgences pour une élévation sévère de la PA (31). Ainsi, après avoir écarté une UH (cf. supra), le deuxième temps consiste à apprécier la probabilité d’ une HTA chronique sous-jacente: celle-ci est d’ autant plus probable que l’ élévation de la PA persiste sur des mesures répétées réalisées au repos, avec brassard adapté et positionnement correct. Il faut se souvenir que la non-adhérence aux traitements antihypertenseurs prescrits est une cause très fréquente d’ hypertension sévère. En cas de probabilité élevée d’ HTA chronique sous-jacente – en particulier chez les patients peu susceptibles d’ assurer un suivi ou sans médecin de premier recours – il convient d’ envisager l’ initiation d’ un traitement antihypertenseur et d’ organiser un suivi ambulatoire rapproché (17). Pour les patients non-adhérents, le traitement peut être réinitié en tenant compte des raisons de la non-adhérence (effets secondaires, intolérance, …). Une collaboration étroite avec le médecin traitant dans un délai assez court est essentielle.

Comme mentionné plus haut, dans ces situations, il n’ existe pas de seuil tensionnel clairement défini dans la littérature au-delà duquel une réduction immédiate de la PA s’ imposerait. Il semble par contre clair qu’ en l’ absence d’ AOC, une réduction rapide de la PA aux urgences n’ a pas démontré de bénéfice clinique et peut même générer des effets délétères en compromettant la perfusion d’ organe (32,33). Ceci a notamment été démontré avec la nifédipine sublinguale, dont l’ usage entraîne des baisses tensionnelles imprévisibles, parfois dangereuses (AVC ou cécité aiguë), sans bénéfice pronostique documenté. En dehors des situations obstétricales (prééclampsie/éclampsie), son utilisation est désormais déconseillée par les sociétés savantes, bien qu’ encore trop souvent employée en première intention (34). Il en va de même pour des antihypertenseurs à action rapide comme certains vasodilatateurs.

Se pose alors la question du choix thérapeutique aux urgences. Actuellement, il n’ existe pas de recommandations clairement établies spécifiques à ce contexte. Néanmoins, l’ initiation ou l’ adaptation d’ un traitement aux urgences paraît sûre et efficace: dans l’ étude de Brody et al., la prescription aux urgences est associée à une baisse significative de la PAS au suivi ambulatoire à court terme, sans augmentation des effets indésirables et sans réduction tensionnelle au-delà de seuils potentiellement délétères (35). En l’ absence de recommandations spécifiques, les principes de traitements sont extrapolés de la prise en charge de l’ HTA chronique en accord avec les recommandations actuelles (2).

Selon ces dernières, ces patients ne requièrent habituellement pas d’ hospitalisation. La réduction de la PA doit être obtenue par voie orale, de manière progressive sur 24–48 heures, soit par la réintroduction ou l’ intensification du traitement antérieur, soit par l’ instauration d’ un nouveau schéma. Chez un patient non-traité, un inhibiteur calcique de type dihydropyridine de longue durée est suggéré en première intention (peu de contre-indications, n’ interfère pas avec le bilan d’ HTA secondaire). Il est également possible d’ initier d’ autres associations orales à longue durée d’ action, par exemple un bloqueur du système rénine-angiotensine-aldostérone avec un inhibiteur calcique de longue durée d’ action et/ou un diurétique thiazidique. Comme mentionné précédemment, les traitements intraveineux ou les agents oraux à action rapide ne doivent pas être utilisés dans ce contexte. Une brève période de surveillance en unité d’ observation avant la sortie est généralement indiquée. Étant donné que la PA peut rester élevée après la sortie des urgences, des mesures ultérieures en cabinet et hors cabinet (MAPA) sont nécessaires. Un suivi ambulatoire rapproché est donc fondamental pour évaluer l’ efficacité, la tolérance et l’ adhérence au traitement. Pour finir, puisqu’ il s’ agit d’ une HTA sévère, il conviendra également d’ organiser le dépistage d’ une HTA d’ origine secondaire en accord avec les recommandations actuelles.

Conclusion

Distinguer sans délai une véritable UH d’ une HTA sévère sans AOC reste déterminant. La première impose une réduction tensionnelle rapide, contrôlée et titrable par voie intraveineuse, avec des objectifs adaptés au contexte clinique. La seconde relève d’ une stratégie prudente et structurée: confirmer l’ élévation tensionnelle, apprécier le risque d’ HTA chronique sous-jacente, réduire la PA de façon progressive avec des traitements oraux à longue durée d’ action. Les urgences constituent donc une fenêtre privilégiée pour dépister une HTA chronique méconnue, initier ou optimiser le traitement et assurer la continuité des soins avec le réseau ambulatoire. Enfin, la prise en charge de l’ HTA sévère aux urgences reste peu étayée par des essais randomisés, soulignant la nécessité de données supplémentaires pour guider la pratique clinique.

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Dr Maxime Berney

Service de médecine interne
Ensemble Hospitalier de La Côte
Hôpital de Morges
Chem. du Crêt 2
1110 Morges

Pr Michel Burnier

Faculté de Biologie et Médecine
Université de Lausanne

michel.burnier@chuv.ch

Les auteurs n’ ont pas déclaré de conflit d’ intérêts en rapport avec cet article.

  • Les urgences hypertensives se définissent par une élévation sévère de la pression artérielle associée à une atteinte aiguë d’ organe cible, et non par les chiffres tensionnels seuls.
  • Le choix du traitement, la vitesse et l’ ampleur de la réduction tensionnelle doivent être adaptés au type d’ organe atteint et au contexte clinique.
  • Les antihypertenseurs intraveineux titrables sont indiqués uniquement dans les urgences hypertensives, sous surveillance hémodynamique continue.
  • L’ hypertension sévère sans atteinte d’ organe cible ne justifie pas un traitement intraveineux; une prise en charge orale progressive en ambulatoire est recommandée.
  • Le suivi rapproché après un épisode d’ hypertension sévère, avec ou sans atteinte d’ organe, est essentiel pour assurer le contrôle tensionnel et prévenir les complications cardiovasculaires à long terme.

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Diagnostic du cancer de la prostate – Le test Stockholm3

Le cancer de la prostate est la tumeur la plus fréquente chez les hommes en Suisse. Le dépistage précoce a pour objectif la détection sélective des cancers de la prostate nécessitant un traitement afin de permettre des thérapies curatives tout en évitant les surdiagnostics. Le test PSA est un outil de dépistage largement utilisé, mais il présente certaines limites. L’imagerie par résonance magnétique multiparamétrique (IRMmp) a amélioré la précision diagnostique, mais elle est coûteuse et nécessite beaucoup de ressources. Dans le cadre d’un parcours diagnostique structuré, les biomarqueurs, tels que le test Stockholm3, constituent un complément utile à la stratification des risques dans le dépistage précoce. Sur la base des protéines plasmatiques, des marqueurs génétiques et des paramètres cliniques, Stockholm3 calcule un score de risque individuel pour la présence d’un cancer de la prostate nécessitant un traitement. Cela permet de réduire le nombre de biopsies et d’examens IRM multiparamétrique inutiles, tout en garantissant une détection comparable des cancers significatifs.

Prostate cancer remains the most common malignancy among men in Switzerland. The focus of early detection lies on selectively identifying clinically significant prostate cancer (csPCa), to enable curative treatments while avoiding overdiagnosis. Although prostate-specific antigen is widely used for screening, it has well-known limitations. Multiparametric magnetic resonance imaging (mpMRI) has improved diagnostic accuracy but is costly and user dependent. Biomarkers, such as the Stockholm3 test, could be a valuable addition to a structured diagnostic pathway for early detection of PCa. By combining plasma protein levels, genetic markers, and clinical variables, Stockholm3 reliably estimates the risk for csPCa. This enables a significant reduction in unnecessary biopsies and mpMRIs, while maintaining a comparable detection rate of significant cancers.
Keywords: Cancer de la prostate, Dépistage précoce; Stockholm3; PSA; Biomarqueurs

Introduction

Avec 7800 nouveaux cas par an (période 2017–2021) (Fig. 1), le cancer de la prostate (PCa) est le cancer le plus fréquent chez les hommes en Suisse. Malgré des progrès significatifs dans le traitement et une baisse continue de la mortalité au cours des trois dernières décennies, cette maladie reste la deuxième cause de décès par cancer chez les hommes, après le cancer du poumon (1). Il existe actuellement en Suisse des programmes organisés de dépistage précoce du cancer du sein, du côlon et du col de l’utérus. En ce qui concerne le cancer de la prostate, aucune initiative comparable n’a encore été mise en œuvre à l’échelle nationale, malgré les efforts des experts (2).

L’objectif du dépistage précoce du cancer de la prostate est d’identifier à temps les cancers de la prostate nécessitant un traitement (score de Gleason ≥ 7a ou groupe de grade ISUP ≥ 2) pour lesquels il existe des options thérapeutiques curatives. Dans le même temps, il est important d’éviter les surdiagnostics et les interventions inutiles chez les hommes dont les tumeurs ne nécessitent pas de traitement, en particulier ceux dont le score de Gleason est de 6 ou dont le groupe de grade ISUP est de 1. Ces tumeurs ne nécessitent généralement pas de traitement, mais leur détection est associée à des contraintes psychologiques, sociales et économiques considérables (3).

Dès le début des années 1990, l’antigène prostatique spécifique (PSA) s’est imposé comme un outil de dépistage du cancer de la prostate, dans le but de réduire la mortalité liée à cette maladie (4). Cependant, son utilisation s’est avérée limitée dans un contexte populationnel en raison de sa faible spécificité. Il y avait un nombre disproportionné de résultats faussement positifs, de biopsies prostatiques normales et de détection de cancers ne nécessitant pas de traitement. Tout cela a suscité des doutes légitimes quant à l’utilité du dépistage par PSA.

Un changement de paradigme s’est produit au début des années 2010 avec l’avènement de l’imagerie par résonance magnétique multiparamétrique (IRMmp) de la prostate. Cela a conduit à une réduction notable des biopsies inutiles et des diagnostics de PCa insignifiants, et donc à un meilleur rapport bénéfice/risque du dépistage précoce.

Bien que la mpIRM soit sans rayonnement, elle reste gourmande en ressources et dépendante des appareils et des examinateurs. De plus, le stress psychosocial pour les hommes entre le dosage du PSA, l’IRM et la communication des résultats ne doit pas être sous-estimé. Comme de nombreux hommes ne présentent pas de carcinome significatif, un triage pré-IRM semble judicieux pour une stratégie de dépistage précoce ciblée et efficace. Avec le test Stockholm3 (STHLM3), disponible en Suisse depuis 2023, il existe désormais un test prometteur et validé qui a le potentiel de réduire le nombre d’IRM inutiles par rapport au diagnostic basé sur le PSA.

Le PSA, pilier du diagnostic du cancer de la prostate

L’utilisation clinique du PSA a constitué une avancée décisive dans la détection du cancer de la prostate. Bien qu’il soit peu coûteux et facilement disponible, ce paramètre présente des faiblesses diagnostiques considérables: outre le cancer de la prostate, l’hyperplasie prostatique, la prostatite, les infections urinaires ou les stimuli mécaniques peuvent entraîner une élévation du taux. À l’inverse, un faible taux de PSA ne permet pas d’exclure avec certitude un cancer agressif . Divers dérivés du PSA, tels que le PSA libre (fPSA), le quotient fPSA/PSA ou l’indice de santé prostatique (PHI), ont été développés au fil des ans afin d’améliorer la pertinence diagnostique, avec un succès parfois modéré.
Deux études notables, l’étude PLCO (Prostate, Lung, Colorectal and Ovarian Cancer Screening Trial) (5) et l’étude ERSPC (European Randomized Study of Screening for Prostate Cancer) (6), ont examiné de plus près l’utilisation du PSA dans le cadre du dépistage et sont parvenues à des conclusions différentes en 2009: L’étude américaine PLCO, menée auprès de 76 693 hommes, a montré une incidence accrue du cancer de la prostate (risque relatif [RR] 1.22; intervalle de confiance [IC] à 95 % 1.16–1.29), mais aucune modification de la mortalité (RR 1.13; IC à 95 % 0.75–1.70) (5). En raison d’une contamination importante du groupe témoin – environ 90 % des hommes ont subi au moins un test PSA –, l’étude est aujourd’hui considérée comme méthodologiquement limitée et n’est plus déterminante pour l’évaluation du dépistage par PSA (7). Néanmoins, les résultats de l’étude PLCO ont eu une influence déterminante sur les recommandations formulées à l’époque en matière de dépistage précoce du cancer de la prostate.

Dans le cadre de l’étude ERSPC, qui a porté sur plus de 180 000 participants dans huit pays européens, les hommes de la cohorte de dépistage se sont vu proposer un dosage du PSA environ tous les 4 ans. Le groupe témoin n’a pas bénéficié de cette mesure. Celle-ci a entraîné une baisse significative de la mortalité spécifique au cancer de la prostate d’environ 20 % dans le groupe de dépistage (RR 0.80; IC à 95 % 0.65–0.98) après 9 ans (6). Au cours d’un suivi plus long, cet effet s’est amplifié de manière continue et le nombre d’hommes atteints d’une maladie métastatique a également diminué (8).

La publication des résultats de l’étude a donné lieu à un débat continu sur l’utilité du dépistage par dosage du PSA. La U. S. Preventive Services Task Force a d’abord émis un avis négatif à ce sujet en 2012 (9), mais l’a révisé en 2018: pour les hommes âgés de 55 à 69 ans, le comité recommande désormais un dépistage basé sur une décision individuelle après consultation médicale, mais souligne l’importance de préférences éclairées. Le dépistage n’est toujours pas recommandé pour les hommes âgés de 70 ans et plus, car les dommages potentiels l’emportent sur les avantages en raison de l’espérance de vie limitée (10).

En Suisse, les recommandations relatives au dépistage précoce du cancer de la prostate étaient hétérogènes: alors que le Swiss Medical Board, aujourd’hui dissous, déconseillait en principe le dépistage par dosage du PSA en 2011, la Société suisse d’urologie (SSU) se prononce, dans sa prise de position de 2012 toujours en vigueur, en faveur d’un dosage du PSA comme option de dépistage précoce chez les hommes âgés de 50 à 70 ans après information individuelle. Cette position nuancée se retrouve également dans les directives actuelles des sociétés savantes internationales (11, 12). Dans le cadre du «Plan européen de lutte contre le cancer», l’UE a récemment ajouté le dépistage structuré du cancer de la prostate au catalogue des programmes de dépistage potentiels à l’échelle européenne. Dans ce contexte, la SGU a décidé lors de son assemblée générale 2023 de participer activement à l’élaboration d’un programme de dépistage précoce fondé sur des données probantes et dont la qualité est garantie.

L’importance de l’IRM

L’IRM multiparamétrique de la prostate permet une détection hautement sensible et spécifique des lésions suspectes de carcinome, ce qui rend possible une biopsie ciblée de la tumeur. À l’heure actuelle, les données disponibles, y compris dans le cadre d’un dépistage basé sur la population, sont extrêmement convaincantes: Nordström et al. ont montré qu’une stratégie de diagnostic basée sur l’IRM conduit à un taux de détection plus élevé des tumeurs nécessitant un traitement, tout en réduisant les biopsies inutiles et les surdiagnostics, par rapport à une biopsie standard basée sur le PSA (13). En conséquence, les directives internationales recommandent de réaliser une IRM multiparamétrique avant la première biopsie en cas de taux de PSA élevé (11, 14). Cependant, cet examen est limité par le fait qu’il nécessite des ressources importantes, qu’il est coûteux et que son interprétation diagnostique dépend de l’expérience du radiologue, ce qui rend difficile son utilisation dans le cadre d’un programme de dépistage à grande échelle.

Concept du test Stockholm3

Le test Stockholm3 a été développé en 2015 à l’Institut Karolinska de Stockholm et vise à identifier les cancers de la prostate nécessitant un traitement avec une précision diagnostique supérieure à celle du PSA seul. Le test repose sur un algorithme mathématique complexe qui combine cinq protéines sériques, plus de 60 marqueurs génétiques (polymorphismes nucléotidiques simples, SNP) et des informations cliniques (âge, antécédents familiaux, biopsies antérieures et traitement médicamenteux par un inhibiteur de la 5-alpha-réductase) dans un score de risque (Fig. 2). Le résultat est une évaluation individuelle du risque de présence d’un cancer de la prostate nécessitant un traitement, le seuil initialement recommandé pour un diagnostic plus approfondi étant fixé à une valeur ≥ 11 %.

Le choix des protéines et des marqueurs génétiques pour le test Stockholm3 a été effectué sur la base d’analyses de cohortes approfondies et d’études d’association pangénomiques. Pour la composante protéique, outre la PSA totale et libre, la kallikréine 2 humaine (hK2), MIC-1 (cytokine inhibitrice des macrophages 1) et la MSMB (bêta-microséménoprotéine) ont été sélectionnés comme prédicteurs. La composante génétique du test se compose de 60 SNP qui ont pu être associés de manière significative au risque de cancer de la prostate dans de grandes cohortes européennes (15).

Validation et pouvoir prédictif du test Stockholm3

L’étude STHLM3 initiale (2015), qui comptait plus de 58 000 participants suédois et qui avait alors été réalisée sans IRM, avait déjà démontré la supériorité du test par rapport au PSA. Il convient de noter que, conformément aux priorités du système de santé suédois, l’objectif n’était pas d’obtenir un taux de détection plus élevé, mais d’améliorer l’efficacité en réduisant les biopsies inutiles. Conformément à cette intention, le test Stockholm3 a été calibré de manière à présenter une sensibilité aussi élevée que le taux de PSA. En effet, pour un taux de détection identique des cancers nécessitant un traitement, le test a permis de réduire de 44 % le nombre de biopsies réalisées. Il est intéressant de noter qu’un nombre important de cancers significatifs ont été détectés dans la fourchette PSA de 1.5 à 3.0 μg/l (15).

En 2021, l’étude de suivi STHLM3-MRI a été menée auprès de 12 750 hommes. Conformément à la pratique clinique établie entre-temps, le test Stockholm3 a été combiné à une IRM. Selon la valeur seuil choisie (11 % ou 15 %), l’utilisation du test chez les hommes présentant un taux de PSA > 3.0 μg/l a permis d’augmenter le taux de détection des carcinomes cliniquement significatifs de 18 % ou de réduire le nombre d’IRM nécessaires de 36 % (13).

En raison d’influences génétiques spécifiques à la population, la transférabilité des résultats du test Stockholm3 a été validée dans des cohortes indépendantes (pas de cohortes de dépistage) en dehors de la Scandinavie. Malgré l’hétérogénéité des populations étudiées, la performance diagnostique du test a pu être confirmée. Dans une étude menée par Elyan et al. auprès de 342 hommes d’Allemagne et de Suisse présentant un taux de PSA élevé, le test Stockholm3 a montré une meilleure différenciation des carcinomes nécessitant un traitement par rapport au PSA seul. En appliquant un seuil de 11 %, environ un quart des biopsies auraient pu être évitées, avec seulement une légère diminution du taux de détection (16). Tilki et al. ont examiné 405 patients allemands et ont comparé le test Stockholm3 au calculateur de risque de cancer de la prostate de Rotterdam. Avec un seuil de 15 %, environ 50 % des biopsies auraient pu être évitées, tandis que 92 % des cancers de la prostate nécessitant un traitement auraient continué à être détectés (17).

Le test a acquis une pertinence mondiale et une validation multiethnique dans l’étude SEPTA de 2024. Cette étude multicentrique menée sur une cohorte américaine ethniquement diversifiée a montré que le test Stockholm3 présente une sensibilité équivalente à celle du test PSA, mais entraîne un taux significativement plus faible de biopsies inutiles. Sa supériorité s’est manifestée dans tous les groupes ethniques étudiés, ce qui plaide en faveur d’une large applicabilité clinique (18).

Enfin, l’utilisation du test Stockholm3 comme outil de suivi d’un dépistage (un concept de base du dépistage précoce) a été étudiée dans le cadre d’une analyse secondaire de l’étude STHLM3-MRI mentionnée précédemment. Discacciati et al. ont vérifié si le test Stockholm3 pouvait être réutilisé 2 à 3 ans après un dépistage négatif afin d’éviter des IRM inutiles et de maintenir la détection des cancers de la prostate nécessitant un traitement. Dans l’étude, un seuil de 15 % a notamment entraîné une réduction significative de 41 % du nombre d’IRM réalisées, avec un nombre comparable de cancers nécessitant un traitement détectés (19). Le test Stockholm3 semble donc également donner de bons résultats dans le cadre d’un dépistage répété.

Valeurs seuils de 11 % vs 15 %

Deux valeurs seuils pertinents ont été établis pour l’application clinique du test Stockholm3: un risque de 11 % et un risque de 15 % de cancer de la prostate cliniquement significatif. Un valeur seuil de 11 % présente un taux de détection des cancers significatifs supérieur de 18 à 23 % à celui du test PSA et convient particulièrement à un dépistage précoce individualisé en fonction des préférences des patients informés (13, 20). La valeur seuil plus stricte de 15 % réduit le nombre d’IRM et de biopsies inutiles tout en garantissant un taux de détection élevé des tumeurs pertinentes. L’étude danoise PRIMA a validé cette valeur seuil de manière prospective et a montré qu’elle permettait d’économiser environ 26 % des IRM sans passer à côté de cancers significatifs (20). Le choix individuel du seuil permet ainsi une adaptation flexible aux objectifs cliniques tels que la sécurité diagnostique ou l’allocation des ressources. Pour un dépistage à grande échelle basé sur la population, les auteurs de cet article considèrent toutefois que seule la valeur seuil de 15 % est appropriée.

Algorithme possible pour la détection précoce

Sur la base des données mentionnées, la question se pose de savoir à quoi pourrait ressembler un programme de dépistage précoce optimisé. La réflexion suivante s’impose: le test PSA est peu coûteux, bien connu et disponible comme test de routine dans la plupart des laboratoires suisses – des conditions idéales pour son utilisation comme test de triage initial dans le cadre du dépistage précoce du cancer de la prostate. Des études montrent que lorsque les valeurs de PSA sont inférieures à 1.5 μg/l, le risque de cancer de la prostate cliniquement significatif est négligeable. Environ 65 % des hommes (toutes tranches d’âge confondues) se situent dans cette zone à faible risque et ne nécessitent pas d’examens complémentaires au moment du test (21).

À partir d’un valeur seuil de 1.5 μg/l, le risque de cancer de la prostate nécessitant un traitement augmente continuellement. Un concept préconisé prévoit, en cas de taux de PSA ≥ 1.5 μg/l, de recourir à un deuxième test réflexe, tel que le test Stockholm3. Cela entraîne des coûts supplémentaires, mais permet une plus grande précision diagnostique. Afin d’éviter les doubles consultations et les retards, il est recommandé de prélever simultanément le sang pour le PSA et un éventuel test supplémentaire lors de la même consultation. Si le taux de PSA est ≥ 1.5 μg/l, le test supplémentaire est effectué. Seul un deuxième résultat anormal déclenche l’orientation vers une IRM multiparamétrique et, le cas échéant, une biopsie au cours du suivi.

Copyright
Aerzteverlag medinfo AG

Cet article est une traduction de «der informierte arzt – die informierte ärztin» 07_2025

Dr Julian M. Baumkirchner

Clinique d’urologie
Hôpital universitaire de Zurich
Frauenklinikstrasse 10
8091 Zurich

PD Dr Ashkan Mortezavi

Clinique d’urologie
Hôpital universitaire de Zurich
Frauenklinikstrasse 10
8091 Zurich

Ashkan Mortezavi a reçu des honoraires de consultation de la part d’A3P Biomedical. Julian Baumkirchner n’a aucun conflit d’intérêts en rapport avec cet article.

  • Le cancer de la prostate est le cancer le plus fréquemment diagnostiqué chez les hommes en Suisse. L’objectif de détecter précocement les cancers nécessitant un traitement tout en évitant les interventions invasives inutiles est toutefois ambitieux.
  • Malgré sa grande popularité, le test PSA présente des faiblesses diagnostiques significatives.
  • L’IRM multiparamétrique de la prostate offre une grande sensibilité, mais elle est coûteuse en ressources, dépend de l’examinateur et peut entraîner des situations stressantes inutiles chez les hommes en bonne santé.
  • Le test Stockholm3 constitue un complément fondé sur des preuves au diagnostic classique du cancer de la prostate. La perspective d’éviter des biopsies et des examens IRM inutiles plaide en faveur de son utilisation dans le cadre d’un algorithme de diagnostic structuré.
  • En Suisse, le test Stockholm3 est disponible depuis 2023 et peut être facilement réalisé aussi bien par un médecin généraliste que

1. Données sur le cancer [Internet]. Office fédéral de la statistique / Centre national d’enregistrement du cancer; 2024 [consulté le 13 mai 2025]. Disponible à l’adresse: https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home/statistiken/gesundheit/gesundheitszu- stand/krankheiten/krebs/daten.html
2. Würnschimmel C, Menges D, Kwiatkowski M, Sigg S, Prause L, Mattei A, et al. Prostate cancer screening in Switzerland: a literature review and consensus statement from the Swiss Society of Urology. Swiss Med Wkly 2024;154:3626.
3. Eggener SE, Berlin A, Vickers AJ, Paner GP, Wolinsky H, Cooperberg MR. Low-Grade Prostate Cancer: Time to Stop Calling It Cancer. J Clin Oncol 2022;40(27):3110–4.
4. Catalona WJ, Smith DS, Ratliff TL, Dodds KM, Coplen DE, Yuan JJJ, et al. Mesure de l’antigène prostatique spécifique dans le sérum comme test de dépistage du cancer de la prostate. N Engl J Med 1991; 324(17): 1156-61.
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11. Directives de l’EAU. Édition présentée lors du congrès annuel de l’EAU à Madrid en 2025. Arnhem, Pays-Bas: Bureau des directives de l’EAU; 2025. ISBN 978-94-92671-29-5.
12. Wei JT, Barocas D, Carlsson S, Coakley F, Eggener S, Etzioni R, et al. Détection précoce du cancer de la prostate: directive AUA/SUO Partie I: dépistage du cancer de la prostate. J Urol 2023; 210(1): 46-53.
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15. Grönberg H, Adolfsson J, Aly M, Nordström T, Wiklund P, Brandberg Y, et al. Dépistage du cancer de la prostate chez les hommes âgés de 50 à 69 ans (STHLM3): une étude diagnostique prospective basée sur la population. Lancet Oncol 2015; 16(16): 1667-76.
16. Elyan A, Saba K, Sigle A, Wetterauer C, Engesser C, Püschel H, et al. Validation prospective multicentrique du test Stockholm3 dans une cohorte d’Europe centrale. Eur Urol Focus 2024;10(4):620–6.
17. Tilki D, Rejek N, Nohe F, Haese A, Graefen M, Thederan I. Validation externe du Stockholm3 dans une cohorte clinique allemande rétrospective. Eur Urol Focus 2024; S2405-4569(24)00129-9.

Au cœur du soin: quelle place pour les robots en gériatrie?

Dans un contexte de vieillissement démographique et de pénurie de personnel soignant, la robotique s’ invite dans les institutions gériatriques comme solution possible pour soutenir le travail du soin. Cet article interroge ce nouveau paradigme à travers le prisme de l’ éthique du care, tel que défini par Joan Tronto. Loin d’ opposer technologie et humanité, il s’ agit de penser les robots non comme substituts, mais comme instruments périphériques potentiels du prendre soin, à condition qu’ ils s’ intègrent dans une dynamique relationnelle et respectueuse de la vulnérabilité des personnes, patients et soignants. Trois exemples concrets (robots interactifs, d’ assistance physique et de réhabilitation) permettent d’ examiner les apports, les limites et les conditions d’ une utilisation éthiquement recevable.

In a context of demographic ageing and a shortage of healthcare staff, robotics is emerging in geriatric institutions as a potential solution to support caregiving work. This article explores this new paradigm through the lens of care ethics, as defined by Joan Tronto. Rather than opposing technology and humanity, it invites us to consider robots not as substitutes, but as potential peripheral tools of care–provided they are integrated into a relational dynamic that respects the vulnerability of both patients and caregivers. Three concrete examples (interactive, physical assistance, and rehabilitation robots) serve to examine the benefits, limitations, and ethical conditions for their use.
Keywords: robotics, geriatric care, care ethics, aging, assistive technologies, care relationship, Tronto, humanity

Introduction

L’ association entre robotique et soins gériatriques suscite d’ emblée un questionnement d’ ordre éthique et anthropologique: quelle place laisser à ces technologies dans des pratiques fondées sur la relation, la temporalité humaine et la reconnaissance de la vulnérabilité? N’ y a-t-il pas un risque réel de glisser vers une logique de substitution, où le robot apparaîtrait comme une réponse fonctionnelle à l’ augmentation des besoins, à la pénurie de personnel ou encore à l’ accroissement du vieillissement? Effectivement, le risque existe dès lors que le soin est envisagé avant tout comme une série d’ actes techniques à optimiser. Une telle approche, bien que compréhensible dans un contexte de pression sur les ressources et les effectifs, réduit le soin à sa dimension opératoire, en négligeant ce qui en constitue la substance: une présence attentive, un geste ajusté, une qualité d’ écoute. C’ est précisément cette épaisseur humaine que les soins gériatriques révèlent avec acuité, dans leur rapport au corps fragilisé, à la temporalité singulière du vieillissement, à l’ altérité parfois silencieuse. Ce sont ces dimensions, irréductiblement relationnelles et sensibles, que le recours technologique ne doit ni effacer, ni standardiser. Ce glissement vers une vision fonctionnelle du soin s’ accompagne d’ un autre danger: celui de réduire la personne soignée à la somme des actes posés sur elle. On entend parfois, dans les discours professionnels, des expressions comme «on a fait Madame X ce matin» ou «il reste à faire Monsieur Y»; formulations apparemment anodines, mais qui traduisent une conception du patient comme objet de procédures. Dans cette logique, le patient devient celui que l’ on “fait”, que l’ on manipule, que l’ on traite, au lieu d’ être celui avec qui, d’ abord et premièrement, on entre en relation, dans une dynamique d’ accompagnement. Or, c’ est précisément cette dynamique, un être humain face à un autre être humain, qui constitue le cœur du soin; une rencontre où l’ humanité du soignant se laisse toucher par celle du patient, dans ce que chacun est, et non seulement dans ce que l’ un peut faire pour l’ autre. Le soin ne se réduit ni à la guérison (cure), ni à l’ exécution de tâches: il s’ inscrit dans un espace relationnel, parfois fragile, mais essentiel, où la présence, l’ écoute et l’ ajustement deviennent des formes d’ engagement éthique (care).

Comment penser l’ introduction des robots?

Peuvent-ils participer à cette dynamique sans la figer ou la dénaturer? Il convient d’ abord de reconnaître qu’ un certain type de robot prolonge, pour ainsi dire, le geste technique ou en affine la précision. C’ est notamment le cas en médecine chirurgicale, où des dispositifs robotiques permettent une précision accrue dans l’ intervention, sans pour autant évacuer la responsabilité humaine. Dans cette logique, le robot n’ est pas un substitut du médecin ou du soignant, mais un outil au service d’ un geste ou d’ un art, au sens aristotélicien du terme, maîtrisé. Or le soin, en particulier dans sa dimension gériatrique, ne se limite pas à l’ efficacité technique: il engage une présence, une relation, une attention à l’ autre dans sa vulnérabilité. Si l’ on accepte que le soin est avant tout une rencontre d’ humanité, alors toute technologie introduite dans cet espace partagé – que l’ on appellera ici le cœur du soin – doit se laisser interroger par cette exigence éthique. Autrement dit, le robot ne peut être accueilli dans le cœur du soin qu’ à la condition de ne pas altérer la qualité du prendre soin (take care); ce mouvement vers l’ autre, irréductiblement humain. Ainsi, l’ enjeu n’ est pas de se méfier absolument de la robotique, mais d’ envisager son intégration à partir du soin, et non l’ inverse. Là où elle soutient, prolonge et accompagne sans se substituer, elle peut avoir une place. Cet article propose d’ ouvrir une réflexion articulée autour d’ une double exigence: penser la technicité comme mise au service du soin, et envisager le soin comme un espace d’ hospitalité pour la technique, à condition que celle-ci reste soumise à une vigilance éthique constante. Dans cette perspective, la robotique en soins gériatriques n’ apparaît pas comme une solution clé en main, mais comme un terrain de questionnement: sur ce que nous appelons « soin » – à partir notamment de la définition du care proposée par Joan Tronto –, sur la manière dont notre société considère la vieillesse, et sur les formes qu’ une cohabitation juste entre humains et technologies peut prendre. Pour explorer ces enjeux, nous nous appuierons sur trois exemples concrets analysés à la lumière du cadre éthique du care.

Vieillissement, assistance et robotique: quels enjeux éthiques pour le soin en gériatrie?

Le vieillissement démographique représente aujourd’ hui un défi majeur pour les sociétés contemporaines ainsi que pour les systèmes de santé. Selon l’ Organisation mondiale de la santé (1), la proportion de personnes âgées de 60 ans et plus passera de 12 % en 2015 à 22 % d’ ici 2050, atteignant environ deux milliards d’ individus dans le monde. Cette évolution n’ épargne pas la Suisse, qui connaît elle aussi un vieillissement marqué de sa population. Ce phénomène s’ accompagne d’ une augmentation de la prévalence des maladies chroniques (polymorbidités), au premier rang desquelles la démence. D’ après Alzheimer Suisse (2), environ 150 000 personnes sont aujourd’ hui concernées par ce trouble sur le territoire national, la majorité étant âgée de 65 à 95 ans. En milieu institutionnel, la réalité est encore plus marquée: près des deux tiers des résidents en EMS souffriraient de troubles cognitifs liés à la démence. L’ un des enjeux éthiques fondamentaux dans l’ accompagnement de ces personnes consiste à préserver, autant que possible, leur qualité de vie, en favorisant le maintien de leurs capacités et de leur autonomie (3). Il ne s’ agit pas uniquement de répondre à des besoins médicaux, mais de soutenir une existence digne et pleinement vécue, malgré la dépendance. Dans cette optique, les technologies d’ assistance, et en particulier la robotique, font l’ objet d’ un intérêt croissant (4). Elles sont envisagées comme des outils de soutien, de stimulation cognitive, de communication et d’ aide à la mobilité ou à l’ autonomie (5).

La littérature distingue généralement trois grandes catégories de robots en soins gériatriques (6):
• Les robots thérapeutiques, qui visent à stimuler les capacités motrices ou cognitives.
• Les robots d’ assistance, qui facilitent les gestes de la vie quotidienne.
• Les robots sociaux, conçus pour interagir avec les personnes et créer une forme de présence relationnelle.

En Suisse, plusieurs EMS ont expérimenté ces dispositifs, notamment à travers l’ usage du robot Paro, un phoque interactif à visée thérapeutique, ou de robots comme Nao, Zora et Sia, principalement utilisés dans des activités ludiques ou d’ animation (7). Ces expériences visent à améliorer le bien-être des résidents, tout en soutenant le travail des équipes soignantes. Cependant, l’ introduction de telles technologies n’ est pas neutre: elle soulève des questions éthiques et anthropologiques majeures. Dans quelle mesure ces outils peuvent-ils contribuer au soin, sans le déshumaniser? Où se situe la frontière entre soutien et substitution (8)? Si l’ efficacité de ces robots en matière de stimulation ou de réassurance émotionnelle est documentée, leur usage appelle une vigilance constante quant au respect de la relation soignante, fondée sur la présence, l’ écoute et la reconnaissance de l’ autre comme sujet. L’ intégration de la robotique en gériatrie ne saurait ainsi être pensée uniquement en termes d’ innovation technique ou de gain d’ efficacité. Elle interroge en profondeur le sens du soin, les attentes que nous plaçons dans la technologie, et la place que nous voulons accorder à ces entités artificielles dans des espaces aussi sensibles que les institutions de long séjour. À travers elles, c’ est notre rapport à la dépendance, à l’ altérité, au grand âge et à la vulnérabilité qui est mis en jeu.

Prendre soin du monde fragile: penser la place du robot dans le tissu du care

Joan Tronto, célèbre éthicienne du care, définit le care comme une «activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible». Ce «monde» inclut nos corps, nos environnements et nos relations, formant un réseau complexe en soutien à la vie (9). Cette perspective élargit la compréhension du soin bien au-delà du face-à-face soignant-patient: le soin devient un acte d’ entretien – dans le sens de prise en soin – de soi, des autres, du monde commun, de ses fragilités et de ses continuités À partir de cette conception, il devient possible d’ interroger en quoi la robotique peut contribuer, non pas au soin entendu comme simple assistance fonctionnelle, mais au care en tant que geste de maintien des conditions de vie. Un robot qui facilite la mobilité, favorise l’ autonomie, stimule les capacités, sécurise l’ environnement ou soutient les routines quotidiennes, a vocation à s’ inscrire dans le mouvement du prendre soin initié par l’ humain. Il contribuerait ainsi à maintenir un environnement porté par des conditions propices au bien-vivre, en appui ou en prolongement à l’ action humaine. En ce sens, certains dispositifs robotiques sont susceptible d’ être envisagés comme des agents périphériques ou auxiliaires du soin, à condition qu’ ils soutiennent ou respectent le tissu relationnel du care (le cœur du soin). Le care, toujours selon Tronto, est un processus composé de plusieurs phases (10): reconnaître un besoin (caring about), y répondre (taking care of), agir (care giving) et recevoir le soin (care receiving). Un robot pourrait être intégré dans certaines de ces phases, par exemple dans l’ assistance aux gestes du quotidien, dans le maintien et la stimulation de capacités ou encore comme support technique dans l’ environnement de vie.

Toutefois, s’ il peut contribuer à maintenir une part du monde sensible ou matériel, le robot ne peut ni initier un geste éthique, ni assumer la responsabilité morale d’ un soin donné. Ce sont les êtres humains qui l’ entourent – soignants, proches, organisations – qui lui confèrent, ou non, une fonction dans l’ espace du care. Pensée comme substitut à la relation, la technologie peut conduire à une déshumanisation du soin, en reléguant l’ interaction humaine au second plan. À l’ inverse, envisagée comme un soutien ciblé – allégeant certaines charges, favorisant la qualité humaine de la relation – elle peut s’ inscrire dans une dynamique éthiquement recevable. Enfin, penser la robotique dans le champ du care suppose de reconnaître une vérité anthropologique essentielle: nous sommes tous, à différents moments de nos vies, dépendants du soin d’ autrui. La robotique ne saurait effacer cette vulnérabilité partagée. Au contraire, elle devrait nous inviter à la reconnaître, et à organiser nos environnements de manière à ne pas l’ oublier (11).

Robots et contribution en gériatrie: trois exemples concrets à la lumière de la grille de Tronto

L’ approche du care développée par Joan Tronto nous invite à penser les robots non comme des substituts, mais comme des soutiens potentiels à la préservation du monde corporel, sensible et organisationnel des personnes. Voici trois dispositifs robotiques pouvant être utilisés en gériatrie et la manière dont ils peuvent, sous certaines conditions, participer à une dynamique de care (Tab. 1).

1. Paro – le robot phoque interactif: soutenir un lien sensible au monde

Paro est un robot zoomorphe (en forme de phoque) utilisé dans de nombreux établissements médico-sociaux (Fig. 1). Doté d’ une intelligence artificielle, il réagit aux caresses, émet des sons doux et cherche à établir une interaction affective. Il est particulièrement destiné aux personnes atteintes de troubles cognitifs de type démence (12).

En quoi contribue-t-il au care? Paro n’ administre pas de soin médical au sens strict, mais il favorise une continuité sensorielle et émotionnelle, là où la solitude ou le retrait menacent. Il peut également susciter des expressions, stimuler une présence à soi, produire un apaisement dans un moment d’ agitation (13).

Dans la grille de Tronto:
• Care receiving: il permet l’ émergence d’ un mieux-être subjectif.
• Entretien du monde sensible: il agit sur l’ environnement sensible et émotionnel.
• Limite éthique: sa pertinence repose sur une médiation humaine. Hors cadre relationnel, il risque de renforcer l’ isolement.

2. Les robots lève-personne: préserver le corps sans l’ épuiser

RIBA (Robot for Interactive Body Assistance) est un robot conçu pour transférer des patients à mobilité réduite de manière sûre (14). Il remplace partiellement l’ effort physique des soignants, en réduisant les troubles musculosquelettiques et les blessures.
En quoi contribue-t-il au care? Le soin inclut aussi la maintenance corporelle. Un robot comme RIBA prévient la douleur, protège les corps, et soulage le personnel, rendant possible une attention plus qualitative.

Dans la grille de Tronto:
• Care giving: il prolonge le geste technique sans le substituer.
• Entretien du monde physique: il prend soin des corps fragiles.
• Limite éthique: Son utilisation requiert une attention particulière: il doit être manié avec tact, présence et considération, afin d’ éviter toute forme d’ objectivation de la personne accompagnée. S’ il allège efficacement la charge physique des soignants – notamment en préservant leur dos – il comporte aussi le risque de réduire le contact humain, en médiatisant ou en appauvrissant la relation corporelle.

3. Les robots de réhabilitation: restaurer les capacités motrices et soutenir la réappropriation corporelle

Le robot Lokomat (15) est utilisé pour la rééducation de la marche. Ce dispositif guide les jambes du patient sur un tapis roulant en simulant un mouvement de marche physiologique, tout en permettant un ajustement précis de l’ effort et de l’ assistance selon les besoins.
En quoi contribue-t-il au care? Ce robot soutient le maintien et la restauration des capacités motrices. Il permet à la personne de réinvestir son corps, de retrouver des sensations de mouvement, et parfois d’ envisager une reprise partielle de l’ autonomie. Il agit ainsi comme vecteur de continuité corporelle et identitaire, en restaurant un lien entre soi et son propre corps. Du point de vue du thérapeute, ce dispositif constitue un appui précieux, en allégeant certaines tâches physiques, ce qui lui permet de se recentrer sur la qualité de la relation, la communication et l’ accompagnement individualisé (16).

Dans la grille de Tronto:
• Care giving: il accompagne un acte de soin actif en coopération avec un professionnel.
• Maintien du monde corporel: il soutient la réhabilitation physique et la mobilité.
• Limite éthique: il suppose un cadre thérapeutique solide; le robot n’ a de sens que dans une alliance thérapeutique où le corps est reconnu comme sujet, non comme objet de performance.

Conclusion

L’ introduction de la robotique dans les soins gériatriques nous oblige à reconsidérer ce que nous entendons par soin. Loin de se limiter à une suite d’ actes techniques, le soin, dans sa dimension éthique et anthropologique – ce que nous avons appelé dans cet article le cœur du soin – engage une présence humaine, une attention ajustée à la vulnérabilité de l’ autre, une capacité à maintenir les conditions d’ une vie encore habitable. À la lumière de la définition de Joan Tronto, le care apparaît comme un tissu complexe d’ activités de maintien du monde – corps, relations, environnements – que la robotique peut, dans certaines circonstances, venir soutenir. Qu’ il s’ agisse de robots d’ assistance, de stimulation ou de mobilisation, leur apport potentiel réside moins dans leur autonomie technique que dans leur capacité à alléger certaines charges, prolonger des gestes humains, ou structurer un quotidien fragilisé, sans jamais rompre le lien relationnel.

C’ est précisément à ce niveau que se pose l’ exigence éthique: la technologie ne doit pas masquer l’ absence humaine, ni se substituer à la relation. Elle peut contribuer au care si elle est pensée comme outil au service d’ une attention humaine, et non comme une réponse fonctionnelle à la pénurie de main-d’ œuvre ou à la complexité du soin. Penser la place du robot dans les soins gériatriques, c’ est donc penser le soin en premier lieu: dans sa visée, sa structure et sa portée. Ce faisant, la robotique ne constitue pas une menace en soi, mais peut être considérée comme un révélateur de nos choix éthiques. Elle nous oblige à répondre à cette question fondamentale: quel type de relation, au cœur des soins gériatriques, voulons-nous préserver? Et plus encore: quel monde voulons-nous maintenir vivable pour celles et ceux qui, à un moment de leur vie, dépendent du soin des autres? Plutôt qu’ un remplacement ou une menace, les robots pourraient devenir les révélateurs de nos priorités éthiques. À l’ heure du vieillissement démographique, ils nous obligent à reformuler cette question essentielle: quel monde voulons-nous construire pour bien vivre (vieillir) ensemble?

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Dre Stéphanie Perruchoud

Chercheuse en éthique (CIRE-UNIL)
Présidente du Conseil d’éthique de l’AVALEMS
Interdisciplinary Research Centre in Ethics (UNIL)
1015 Lausanne

L’autrice déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt.
Soutiens pour la recherche: Fonds National Suisse (Projet PASOR). Fondation Leenaards (Projet IPARC).

  • La robotique en gériatrie soulève des enjeux éthiques majeurs, notamment lorsqu’elle est envisagée comme une solution aux défis liés au vieillissement et à la pénurie de personnel.
  • En s’appuyant sur la définition du care de Joan Tronto, l’article propose de penser les robots non comme substituts, mais comme soutiens techniques au service du soin relationnel.
  • Le robot peut participer à l’entretien du monde corporel, environnemental ou cognitif, à condition de ne pas rompre le lien humain qui fonde le sens du soin.
  • Trois exemples – robot interactifs, robot d’assistance physique et robot de réhabilitation – illustrent les potentialités mais aussi les limites de ces dispositifs.
  • L’enjeu n’est pas seulement technique, mais profondément anthropologique: il s’agit de maintenir une qualité de présence dans un univers de soin de plus en plus technologisé.

1. OMS (2015). World report on ageing and health. https://www.who.int/publications/i/item/9789241565042 (Juin 2025)
2. Alzheimer Suisse (2019). https://www.alzheimer-schweiz.ch/fileadmin/dam/Alzheimer_Schweiz/Dokumente/Publikationen-Produkte/07.03F_2019_Cout-des-demencesCH.pdf. (Juin 2025).
3. Seedsman T. (2019). Aging, Informed Consent and Autonomy: Ethical Issues and Challenges Surrounding Research and Long-Term Care. OBM Geriatrics. 3 (2) doi:10.21926/obm.geriatr.1902055.
4. Stegner, L., Senft, E., Mutlu, B. (2023). Situated Participatory Design: A Method for In Situ Design of Robotic Interaction with Older Adults. In Proceedings of the 2023 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems (CHI ‘23), April 23–28, 2023, Hamburg, Germany. ACM, New York, NY, USA 15 Pages. https://doi.org/10.1145/3544548.3580893
5. Flandorfer, P. (2012). Population ageing and socially assistive robots for elderly persons: The importance of sociodemographic factors for user acceptance. International Journal of Population Research. https://doi.org/10.1155/2012/829835
6. Becker, H., Scheermesser, M., Früh, M., Treusch, Y., Auerbach, h., Hüppi, R., et al. (2013). Robotik in Betreuung und Gesundheitsversorgung. Zürich: VDF.
7. Perruchoud, S., Banwell, N. , Jox, N. R., Eggert, N. (2023). Social robots in care homes in French-speaking Switzerland: A qualitative and reflective study. Ethics, Medicine and Public Health. 29. https://doi.org/10.1016/j.jemep.2023.100918
8. Sharkey, A., & Sharkey, N. (2012). Granny and the robots: Ethical issues in robot care for the elderly. Ethics and Information Technology. 14, 1, 27-40. https://doi.org/10.1007/s10676-010-9234-6
9. Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable: pour une politique du care. Tr. Maury. Paris: La découverte, p. 27.
10. Tronto, J. (1993). Moral Boundaries. Londres et New York: Routledge, p. 114.
11. Damamme, A., Paperman, P. (2009). Temps du care et organisation sociale du travail en famille. Temporalités. 9. 10.4000/temporalites.1036.
12. Site officiel français: https://www.phoque-paro.fr/ (juin, 2025).
13. Meunier, V., Foletti, T., B. (2021). Approches non médicamenteuses sensorielles et démence. Aide à la prise en charge des troubles du comportement en unité de psychiatrie de l’âge avancé. Rev Med Suisse. 7, 744, 1225-1228.
14. Ding, M., Ikeura, R., Mukai, T., Nagashima, H., Hirano, S., Matsuo, K., Sun, M., Jiang, C., Shigeyuki, H. (2012). Comfort estimation during lift-up using nursing-care robot — RIBA. Proceedings of the 2012 1st International Conference on Innovative Engineering Systems, ICIES 2012. 225-230. 10.1109/ICIES.2012.6530874.
15. https://www.hocoma.com/us/solutions/lokomat/
16. Baronchelli F, Zucchella C, Serrao M, Intiso D, Bartolo M. (2021). The Effect of Robotic Assisted Gait Training With Lokomat® on Balance Control After Stroke: Systematic Review and Meta-Analysis. Front Neurol. Jul 6;12:661815. doi: 10.3389/fneur.2021.661815. PMID: 34295298; PMCID: PMC8289887.