Le vieillissement de population fait converger vers les institutions gĆ©riatriques un nombre croissant de personnes Ć¢gĆ©es prĆ©sentant des fragilitĆ©s, des polypathologies et une dĆ©pendance qui affectent leur santĆ© et leur qualitĆ© de vie. Lāāenvironnement physique du rĆ©sident Ć¢gĆ© a Ć©tĆ© dĆ©crit comme un facteur susceptible dāāinfluencer de faƧon significative sur son bien-ĆŖtre. Il manque cependant de recommandations prĆ©cises et scientifiquement validĆ©es pour y contribuer. Lāāenvironnement enrichi (EE), a mis en Ć©vidence sur le modĆØle murin, son effet positif sur la plasticitĆ© cĆ©rĆ©brale ainsi que sur de nombreux marqueurs fonctionnels de santĆ© avec un intĆ©rĆŖt majeur pour la gĆ©riatrie. La transposition de lāāEE aux institutions gĆ©riatriques initiĆ©e depuis 10 ans, prĆ©sente dĆ©jĆ des rĆ©sultats prometteurs en favorisant la santĆ© et le bien-ĆŖtre des rĆ©sidents.
The populationāās ageing is leading to a growing number of people entering geriatric care, with frailties, polypathologies and dependency affecting their health and quality of life. The physical environment of residents has been described as a factor likely to influence their well-being significantly. However, there is a lack of accurate, scientifically-validated recommendations to help achieve this. The enriched environment (EE) has proven its positive effect on cerebral plasticity and numerous functional health markers in murine models, and is of major interest to geriatric medicine. The transposition of EE to geriatric institutions, initiated 10 years ago, is already showing promising results in promoting the health and well-being of residents.
Key words: gerontology, geriatric care, frailty, polypathologies, quality of life
Contexte
Lāāaccroissement continu de la part de la population Ć¢gĆ©e liĆ© Ć la transition dĆ©mographique, sāāaccompagne de besoins importants pour la prise en charge par les institutions gĆ©riatriques de fragilitĆ©s, de polypathologies chroniques et de niveaux de dĆ©pendance Ć©levĆ©s (1). De fortes attentes sociĆ©tales sāāexpriment pour offrir Ć ces personnes Ć¢gĆ©es des rĆ©ponses adaptĆ©es susceptibles dāāassurer leur santĆ© et leur qualitĆ© de vie. Il existe depuis les origines, une conviction que lāāenvironnement et la santĆ© sont Ć©troitement liĆ©s (2). Lāāhomme considĆØre aujourdāāhui comme une Ć©vidence que sa relation Ć lāāenvironnement est essentielle pour prĆ©server sa santĆ©. Cette relation avec lāāenvironnement sāāest construite principalement dans lāāobjectif de le prĆ©server de nuisances potentielles. Le rapport de lāāOrganisation mondiale de la SantĆ© (OMS) sur le vieillissement (3) dĆ©clare qu āāĀ«un milieu physique adaptĆ© peut faire toute la diffĆ©rence entre indĆ©pendance et dĆ©pendance pour tous les individus, mais il revĆŖt une importance particuliĆØre pour les personnes Ć¢gĆ©esĀ». Il convient de citer les nombreux travaux de recherches conduits par des Ć©quipes engagĆ©es sur la question, tels que Lawton (4), Marquardt (5), Zeisel (6), Fleming (7) ou Sloane (8) pour nāāen mentionner que quelques-uns. Si ces recherches ont permis de faire Ć©merger des lignes directrices utiles, elles sāāinscrivent dans la dĆ©marche traditionnelle Ć savoir Ā«comment amĆ©nager lāāenvironnement afin quāāil nāāamplifie pas les troubles et fragilitĆ©s observĆ©es chez la personne Ć¢gĆ©e en particulier lorsquāāelle est atteinte de dĆ©mence.
Une relation avec lāāenvironnement susceptible dāāamĆ©liorer la santĆ© humaine est une idĆ©e dĆ©veloppĆ©e par Antonovsky (9) en 1979 Ć travers sa thĆ©orie intitulĆ©e SalutogenĆØse. Ce changement de paradigme où lāāenvironnement ne serait plus seulement un facteur dont il faut se prĆ©server mais deviendrait promoteur de la santĆ© constitue en soi une approche innovante dont la mise en Åuvre peine Ć se dĆ©velopper dans les institutions gĆ©riatriques.
Lāāenvironnement enrichi et le modĆØle murin
Nos travaux ont pris pour inspiration la richesse extraordinaire de connaissances dĆ©veloppĆ©es par les recherches en neurosciences sur lāāenvironnement enrichi. D. Hebb (10) dans ses travaux pionniers en 1949, a dĆ©veloppĆ© le concept dāāenvironnement enrichi dĆ©crivant la relation entre lāāenvironnement et la plasticitĆ© cĆ©rĆ©brale. Ces recherches se sont poursuivies pendant des dĆ©cennies en produisant des connaissances dāāun intĆ©rĆŖt majeur en particulier en gĆ©riatrie. De nombreuses publications ont mis en Ć©vidence les avantages de lāāenrichissement environnemental (EE) en tant que stimulation significative de lāāanatomie et de la physiologie du cortex cĆ©rĆ©bral, aux niveaux biochimiques et molĆ©culaires, prĆ©venant ou inversant les dĆ©ficits liĆ©s au vieillissement (11) (12) (13) (14). Des protocoles robustes et normalisĆ©s ont permis dāāĆ©tudier diversement les effets de lāāEE sur diverses maladies et troubles liĆ©s Ć lāāĆ¢ge sur le modĆØle murin, ce qui suggĆØre que celui-ci pourrait former une rĆ©ponse valable Ć de nombreux problĆØmes de santĆ© chez lāāhomme.
Transposition de lāāEE en institution gĆ©riatrique
Depuis plus de 10 ans, des Ć©tudes cliniques menĆ©es Ć lāāhĆ“pital universitaire Charles Foix ont confirmĆ© la validitĆ© de la transposition Ć lāāhumain de ces travaux jusque-lĆ rĆ©servĆ©s aux neurosciences.
Premières études sur le jardin enrichi
Les premiĆØres transpositions du concept dāāEE ont Ć©tĆ© effectuĆ©es sur les espaces extĆ©rieurs dāāinstitution gĆ©riatrique ā du fait de la moindre pression des normes architecturales et des coĆ»ts plus rĆ©duits de lāāamĆ©nagement dāāun dispositif expĆ©rimental. Cāāest ainsi quāāa Ć©tĆ© dĆ©crit le concept de Ā«jardin enrichiĀ»(15). Ce concept de jardin enrichi intĆ©grait un changement de paradigme majeur en plaƧant le patient au centre de la conception et en confiant Ć lāāenvironnement des missions spĆ©cifiques de promotion de la santĆ© et de bien-ĆŖtre des patients accueillis.


Lāāenrichissement du jardin se forme par lāāamĆ©nagement de Ā«modulesĀ» spĆ©cifiques constituant la matiĆØre active du jardin. Ils ont Ć©tĆ© conƧus en fonction dāāobjectifs thĆ©rapeutiques prĆ©cis correspondants aux troubles et fragilitĆ©s observĆ©s parmi les rĆ©sidents (troubles cognitifs, du comportement, de lāāhumeur, perte dāāindĆ©pendance ā¦) Les interactions que le rĆ©sident Ć©tablit spontanĆ©ment avec ces modules participent de stimulations cognitivo- comportementales et sensorielles destinĆ©es Ć produire des effets bĆ©nĆ©fiques sur sa santĆ©. Reprenant les principes dĆ©crits dans les Ć©tudes sur le modĆØle murin, lāāEE est associĆ© Ć des interactions rĆ©guliĆØres du visiteur (env. 4 fois / semaine) et un renouvellement rĆ©gulier des modules dāāenrichissement.
Le jardin enrichi est un dispositif expĆ©rimental visant Ć Ć©valuer par la transposition Ć la personne Ć¢gĆ©e du concept dāāEE, les liens entre lāāenvironnement physique avec la santĆ© et le bien-ĆŖtre des rĆ©sidents.


Les Ć©tudes sur le Ā«jardin enrichiĀ» ont Ć©galement explorĆ© la notion dāāappropriation spatiale par le rĆ©sident (16) ā une dimension essentielle dans le contexte dāāun Ć©vĆ©nement majeur dans un parcours de vie, reliĆ©e au sentiment dāāĆŖtre chez soi et fondateur de la construction de lāāidentitĆ© de chaque individu. Nos observations, davantage que de valider la logique domiciliaire actuellement trĆØs dĆ©fendue dans les projets architecturaux, ont soulignĆ© plusieurs mĆ©diateurs dĆ©terminants de lāāappropriation spatiale. Il convient de mentionner lāāesthĆ©tique de lāāespace suggĆ©rant la fiertĆ© dāāy rĆ©sider, la convivialitĆ© et le sentiment de libertĆ© sāāĆ©cartant de la pression de la vie en collectivitĆ© et enfin la possibilitĆ© dāāy laisser librement une trace ou son empreinte.
Les Ć©tudes cliniques multicentriques, randomisĆ©es et contrĆ“lĆ©es conduites par notre Ć©quipe sur le concept de jardin enrichi sur des populations atteintes de la maladie dāāAlzheimer Ć un stade avancĆ© ont mis en Ć©vidence une relation significative entre sa frĆ©quentation rĆ©guliĆØre et la rĆ©cupĆ©ration de capacitĆ© cognitive, lāāamĆ©lioration de lāāindĆ©pendance fonctionnelle, les troubles perturbateurs du comportement et la prĆ©vention des chutes. Ces Ć©tudes ont consistĆ© Ć recruter des rĆ©sidents en institution gĆ©riatrique prĆ©sentant un diagnostic confirmĆ© de la maladie dāāAlzheimer Ć un stade avancĆ© (10<MMSE< 20) disposant dāāune autonomie suffisante Ć la marche pour frĆ©quenter un jardin sans aide humaine et ne souffrant pas de troubles majeurs perturbateurs du comportement (17).
Les participants étaient répartis en plusieurs groupes: contrÓle, fréquentant un jardin sensoriel ou un jardin enrichi. Cette fréquentation était motivée par des incitations régulières par les professionnels de santé.
Les rĆ©sultats ont mis en Ć©vidence que les groupes Ā«contrĆ“leĀ» et Ā«jardin sensorielĀ» prĆ©sentaient Ć lāāissue de lāāintervention des profils identiques sur les marqueurs fonctionnels suivants: MMSE, ADL, CMAI, station unipodale, test UpnGo. Le groupe Ā«jardin enrichiĀ» se caractĆ©risait systĆ©matiquement par une amĆ©lioration significative de ces scores par rapport aux autres groupes dāāune part et par rapport aux mesures faites au dĆ©marrage de lāāĆ©tude.
Travaux en cours et perspectives
De nombreux travaux complĆ©mentaires restent Ć rĆ©aliser afin de rĆ©duire les risques de biais observĆ©s dans ces Ć©tudes pilotes. Ces rĆ©sultats ouvrent la voie Ć une transposition plus large des connaissances acquises par les neurosciences sur lāāEE. Daffner et al (18) soulignent que les Ć©tudes sur lāāEE sur le modĆØle murin peuvent aider Ć identifier les facteurs favorisant un vieillissement rĆ©ussi. En effet, ces Ć©tudes sur lāāinfluence de lāāEE sur les marqueurs fonctionnels liĆ©s Ć lāāĆ¢ge ont prĆ©sentĆ© des effets significatifs et bĆ©nĆ©fiques sur la dĆ©pression, lāāanxiĆ©tĆ©, les troubles du comportement, la dĆ©sorientation spatiale, la mĆ©moire spatiale et la mĆ©moire de travail, les troubles du sommeil et de la nutrition, lāāindĆ©pendance fonctionnelle et la prĆ©servation des relations sociales.
Les Ć©tudes complĆ©mentaires en cours visent Ć Ć©tendre le concept dāāenvironnement enrichi Ć lāāensemble des espaces des institutions gĆ©riatriques ā notamment lāāarchitecture gĆ©nĆ©rale de lāāĆ©tablissement, les espaces collectifs et individuels, les espaces extĆ©rieurs. Lāāenrichissement de lāāenvironnement permet ainsi dāāajuster une action de promotion de la santĆ© et du bien-ĆŖtre par lāāintĆ©gration et le renouvellement des Ā«modules dāāenrichissementĀ» en fonction du tableau clinique des rĆ©sidents. Il en est ainsi du projet de rĆ©novation de lāāhĆ“pital gĆ©riatrique du Centre Hospitalier de la MĆ©tropole de Savoie (CHMS) Ć Aix les Bains (France).
Il convient aussi de renforcer les connaissances sur la notion dāāappropriation spatiale. Lāāensemble de ces efforts sāāinscrivent dans une vision salutogĆ©nique plus large visant produire des recommandations basĆ©es sur des connaissances scientifiques solides, pour lāāenvironnement dāāinstitution gĆ©riatrique dans lequel le rĆ©sident se sente chez lui et favorisant la prĆ©servation et la promotion de la santĆ© et de la qualitĆ© de vie de la personne Ć¢gĆ©e.
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PhD SantĆ© publique ā
MSc GĆ©rontologie – PsychogĆ©riatrie
HƓpital gƩriatrique Charles Foix-
Assistance Publique HƓpitaux de Paris (APHP)
Laboratoire Ćducation et Promotion de la SantĆ© (LEPS UR 3412)
UniversitƩ Sorbonne Paris Nord
etienne.bourdon-ext@aphp.fr
etiennepbourdon@gmail.com
Lāāauteur ne prĆ©sente aucun conflit dāāintĆ©rĆŖt avec le sujet prĆ©sentĆ© dans cet article
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